

Yrsa

Hannah

Walter

Andras

Sidonie

Lucas

Lydia

Erik

Sarah
TOME 1 : la BMRA - Partie 2
CHAPITRE 13
«LA SENTENCE DE GLACE»
Année 2117 | 25 janvier, 9 h 30 – Site Mu, Golden Valley, Santa Clarita - Californie
Deux mois s’écoulèrent depuis l’arrivée du groupe composé de Sidonie, Hannah, Lucas et Erik au sein du site Mu. Leur situation n’évolua guère comme ils l’espéraient. Malgré les visites périodiques de Walter et de Lydia, qui passaient de longues heures à discuter des changements notables dans cette réalité alternative concernant la BMRA et l’état du monde, Andras écoutait bien plus qu’il ne révélait d’informations importantes, notamment lorsqu’il était question de Jane et de Hiro, toujours absents. L’homme masqué considérait cette anomalie temporelle de Sidonie comme trop extraordinaire, et surtout trop dangereuse, pour être rapportée à Yrsa Delacroix, la dirigeante du site Mu, qui aurait probablement mis fin sans hésitation à la fragile sécurité dont bénéficiaient les quatre variants.
Ils étaient dissimulés dans une partie du complexe où peu de gens osaient se rendre, hormis Andras et les anciens résidents du site Alpha. Celui-ci traînait une réputation aussi fascinante que redoutée : certains l’admiraient pour son charisme et ses exploits de pirate et de mercenaire, tandis que d’autres le fuyaient, le considérant comme un être dont il valait mieux ne jamais croiser le chemin.
Andras Visarin n’éprouvait aucune véritable affinité pour Yrsa Delacroix, qu’il connaissait depuis peu et dont la froideur tranchait avec celle, plus maîtrisée, de Jane Roselys. Il faisait preuve d’une diplomatie irréprochable afin de ne pas s’attirer les foudres de son hôte, une femme aussi hautaine que calculatrice. Yrsa tenta à maintes reprises de deviner les traits dissimulés derrière ce masque blanc, mais Andras entretenait ce mystère avec une aisance presque insolente, ce qui ne faisait qu’attiser davantage la curiosité qu’il suscitait. Comme ses propres hommes, elle semblait le craindre autant qu’elle était attirée par cette prestance froide et ce détachement presque aristocratique.
Des rumeurs circulaient dans les couloirs du site Mu. On racontait qu’Andras passait de longues heures près de la cheminée, immobile, une rose rouge entre les doigts, tandis que la lumière du feu glissait sur son masque impassible. Sa chemise, parfois entrouverte, laissait entrevoir un torse sculpté avec une précision presque irréelle, détail qu’il ne cherchait ni à dissimuler, ni à exposer davantage. Il savait qu’on l’observait. Et il laissait faire.
Sidonie sortit finalement de son coma temporaire et retrouva peu à peu quelques couleurs grâce aux soins prodigués par le docteur Sorel. Pourtant, la jeune femme s’enferma dans un mutisme presque absolu, comme si son esprit avait érigé autour d’elle une forteresse invisible. Elle ne cessait de penser à son amant mort dans la précédente réalité, et aux hommes qu’elle avait tués de sang-froid en leur plantant leur propre couteau dans le cœur. Cette violence ne lui ressemblait pas, et malgré la nécessité de survivre, elle avait le sentiment de s’être perdue dans une part d’elle-même qu’elle ne reconnaissait plus.
Elle passait de longues minutes à se laver les mains jusqu’à en abîmer sa peau, comme si un sang invisible maculait encore ses doigts. Sa culpabilité la poursuivait dans les instants de solitude, et lorsque le sommeil tentait enfin de l’emporter, Sidonie revoyait le visage de Kahlan, marqué par l’épuisement et le désespoir.
Comme ses camarades, elle ne parvenait plus à distinguer clairement les frontières de cette nouvelle réalité. Tout semblait s’y superposer, jusqu’à former une confusion constante. La confiscation de son pendentif par Andras la plongea dans un état proche du manque, une léthargie douloureuse semblable à celle d’une dépendance impossible à combler. Quoi qu’elle fasse, le désespoir et la colère continuaient de ronger lentement son esprit.
Lorsqu’il venait lui rendre visite, Andras se montrait d’une douceur inattendue. Aucun geste brusque, aucune parole inutile. Il se contentait parfois de la soutenir lorsqu’elle vacillait, ou de poser une main sur son épaule lorsque la rage suivie de sanglots devenaient trop violents. Sidonie avait encore du mal à accepter qu’il soit vivant, lui qui était mort dans la précédente réalité en se sacrifiant pour elle. Pourtant, chaque fois qu’il se trouvait près d’elle, elle ressentait ce dévouement silencieux, cette présence attentive qui ne cherchait ni reconnaissance ni gratitude.
Même lorsqu’elle ne disait rien, Andras restait là, assis dans un fauteuil, les mains posées sur ses jambes croisées, simplement pour lui rappeler qu’elle n’était pas seule.
Il tint sa promesse en lui offrant une rose, que Sidonie conserva précieusement avant d’en retirer les pétales un à un, comme pour suspendre le temps.
Lorsqu’elle releva la tête vers lui, elle eut l’impression d’observer une entité hors du monde : un masque blanc encadré de cheveux blond vénitien tombant avec une régularité presque irréelle.
-
Qu'est-ce qui te tourmente ? murmura Andras.
-
Quelle est ma raison de vivre si Kahlan est mort ? Pourquoi devrais-je détruire la BMRA si tout espoir a disparu ? s'énerva Sidonie.
-
Tu as déjà la réponse à ces questions, belle colombe.
Une lueur fragile traversa le regard de Sidonie, avant de disparaître presque aussitôt.
-
Qui es-tu Andras ? finit-elle par demander.
-
Je ne suis personne, répondit-il d'un ton sec.
-
Ta voix me rappelle Kahlan...
L'homme masqué demeura silencieux, et hocha lentement de la tête. Il ne pouvait pas être Kahlan.
-
N’as-tu jamais perdu quelqu’un, Andras ? demanda Sidonie.
Un silence discret s’étira dans la pièce, comme si même les murs attendaient sa réponse.
-
Mon identité, répondit-il finalement d’une voix basse et mesurée. La question à te poser est la suivante : quand cesseras-tu de te torturer ?
Puis, il inclina légèrement la tête vers elle.
-
Reprends des forces, déesse du temps. Je veillerai.
***
Lucas, de son côté, restait profondément marqué par ce bouleversement de réalité et par les conséquences qu’il faisait peser sur son avenir. Il profita de la présence de Lydia pour tenter d’obtenir des informations sur Jane, sur sa mère Illyria ainsi que sur les autres membres de sa famille. Mais elle ne put lui répondre avec précision : les communications avec l’Empire Europa étaient devenues extrêmement difficiles, sans compter les risques que ces tentatives faisaient peser sur ceux qui les entreprenaient. Lucas désespérait à l’idée que sa mère puisse être accablée par le chagrin, convaincue que son fils, celui de cette réalité, avait été exécuté par la BMRA.
Il utilisa ce temps contraint pour se confier à Lydia au sujet de ses propres tourments, cherchant à tourner la page sur plusieurs traumatismes de son passé. Lorsqu'il restait seul, Lucas se consacrait à un entraînement physique intensif afin de préserver sa condition, malgré l’absence de son bâton d’adamantium, toujours confisqué et conservé par Andras.
Les rapports entre les deux hommes demeuraient étranges. Andras continuait de lui rendre visite avec cette aura de mystère qui semblait s’épaissir au fil des jours. Il l’entraînait au combat rapproché, discipline dans laquelle Lucas échouait encore à chaque tentative. Pourtant, cette fois, il comprenait que l’homme masqué ne cherchait plus à souligner ses faiblesses, mais à le préparer. Andras tentait de lui redonner espoir, lui répétant qu’il devait préserver sa patience et lui assurant que ses amis étaient toujours en vie et en bonne santé.
Mais Lucas étouffait dans cette attente interminable, dans ce manque de liberté latent qui le renfermait toujours davantage loin des siens. Être enfermé entre quatre murs, tandis que le froid devenait chaque jour plus mordant et que le monde poursuivait sa chute au-dehors, nourrissait en lui une impatience qu’il parvenait de moins en moins à contenir.
Alors qu’il scrutait son reflet dans un petit miroir terni, Lucas sentit soudain des bras s’enrouler doucement autour de sa taille, suivis de lèvres qui déposèrent sur son cou des baisers légers, presque timides. Une vague de répit l’envahit aussitôt, dissipant pour un instant le tumulte de ses pensées.
-
Qu’est-ce que tu fais ? murmura-t-il.
-
Tu sembles tendu. Tu veux que je t’aide ? demanda une voix douce, tandis que les baisers continuaient de parcourir sa peau avec une lenteur presque taquine.
-
Arrête, s’il te plaît. Andras risque de débarquer d’une minute à l’autre.
À contrecœur, Erik interrompit ses gestes, comme si le simple nom d’Andras avait suffi à briser l’instant fragile qui s’était installé entre eux. Pourtant, il resta étroitement collé à Lucas, son menton reposant sur son épaule, ses bras toujours noués autour de sa taille.
-
Tu crois que cet enfoiré se doute de quelque chose pour nous deux ?
-
Peut-être… répondit Lucas, visiblement préoccupé. Il me met mal à l'aise, mais mon instinct me dit de lui faire confiance.
-
Moi je m’en fous, qu’il aille se faire voir, s'agaça Erik. J'en ai marre d'être retenu ici !
-
Tu as raison, continua Lucas. Reste tranquille, ne dis rien, et contente-toi d'obéir pour ne pas t'attirer des ennuis.
-
Pff... Dès qu'on en aura l'occasion, on s'enfuit tous les deux !
Lucas posa délicatement sa main sur celle d’Erik, mais le léger mouvement de tête qu’il esquissa trahit aussitôt sa désapprobation face à ce plan facile qui ne promettait qu’une fuite de plus. Une telle décision allait à l’encontre de la promesse qu’il avait faite à Andras de détruire la BMRA. Lucas avait décidé d’en finir avec les fuites, d’arrêter de se cacher ou de laisser les autres porter le poids de ses responsabilités. La détermination d’acier qui passa dans son regard suffit à tendre l’atmosphère, et Erik comprit aussitôt qu’il avait franchi une limite invisible.
Le jeune homme se contenta alors de savourer une dernière étreinte silencieuse avant de murmurer quelques excuses, puis il rompit le lien télépathique qui reliait son esprit à celui de Lucas.
Car leur attachement secret s’était développé dans cet espace mental qu’Erik avait appris à maîtriser. Grâce à la télépathie, ils se retrouvaient dans un monde intime, un refuge invisible où ils pouvaient enfin être eux-mêmes, loin des regards et des dangers qui les entouraient.
Lucas, toutefois, tempérait souvent les élans passionnés de son jeune amant, refusant de se perdre dans une illusion, aussi réconfortante soit-elle, pour fuir une réalité devenue oppressante. Leur lien télépathique leur offrait pourtant des instants précieux : ils pouvaient discuter, se rassurer, et même recréer l’illusion d’une étreinte chaleureuse ou le calme fragile d’un sommeil partagé. C’était un abri discret, une parenthèse de douceur au milieu du chaos glacé dans lequel ils se trouvaient retenus.
Ces moments étaient essentiels pour leur équilibre, mais au fond de lui, Lucas aspirait à quelque chose de plus concret. Il rêvait d’une relation réelle, d’une passion vécue au grand jour, sans mensonges ni secrets, sans cette nécessité constante de se dissimuler pour survivre. Cela lui donnait la force de combattre l’agence, qui se renforçait davantage.
Ce stratagème permit à Erik d’échanger avec les deux jeunes femmes. Après plusieurs échanges avec Hannah, il découvrit un secret que seule la jeune femme, Lydia et Andras connaissaient. Lorsque le télépathe perçut cette révélation de taille au détour de leurs échanges mentaux, Hannah referma aussitôt son esprit avec une fermeté presque brutale. Elle refusa d’en dire davantage et se mura à son tour dans un silence opaque, comme si le simple fait d’évoquer cette vérité risquait de la rendre trop réelle. Erik n’osa pas en parler à Lucas ; il préféra garder cette information pour lui, convaincu que le moment viendrait, tôt ou tard, où cette vérité devrait être révélée.
***
Le matin du 25 janvier 2117, Andras conduisait un fourgon banalisé jusqu’à atteindre l’imposant portail d’une vaste école privée, guidé par des panneaux lumineux à demi ensevelis sous une neige fraîche. Golden Valley School apparaissait comme un lieu improbable pour abriter une section du Projet HOPE, et pourtant, aucun soupçon des autorités ou de la BMRA n’avait jamais pesé sur cet établissement. Tout y était pensé, calibré, orchestré pour passer inaperçu, jusqu’aux agents eux-mêmes, jeunes pour la plupart, qui adoptaient l’apparence et les habitudes de véritables élèves d’un internat de la Fédération Unie. L’encadrement pédagogique et technique assumait pleinement son rôle, conditionnant et entraînant près de deux mille variants avec la rigueur d’une armée en devenir.
Mais cette concentration de recrues, rassemblées sous l’autorité de Yrsa Delacroix, ne relevait en rien d’un acte de charité. Elle n’éprouvait aucun scrupule à sacrifier ses troupes lors d’opérations d’envergure contre l’agence ou le gouvernement fédéral, privilégiant l’affrontement direct à toute forme d’infiltration. L’endoctrinement et la propagande anti-humains diffusés à Santa Clarita alimentaient un conflit idéologique grandissant entre Yrsa et Jane, une fracture désormais perceptible à l’échelle de plusieurs sites du Projet HOPE. Dans cette guerre silencieuse, les méthodes importaient peu ; seuls les résultats comptaient.
Les lourdes grilles de fer s’ouvrirent automatiquement pour laisser passer le véhicule. Andras, vêtu chaudement en prévision de la tempête annoncée, observa les arbres centenaires qui bordaient l’allée, leurs branches ployant sous le poids d’une neige dense. Lorsqu’il coupa le moteur et descendit du fourgon, un silence inhabituel s’imposa immédiatement, pesant, presque irréel, comme si le lieu retenait son souffle.
Quelqu’un l’observait.
Au sommet des marches du bâtiment principal, immobile, se tenait Yrsa Delacroix. Elle fixait Andras avec une intensité glaciale, semblable à une statue dressée à l’entrée d’un sanctuaire. Grande, soignée dans un tailleur noir à carreaux blancs, elle rappelait par certains traits Jane Roselys, tout en s’en distinguant par une dureté plus tranchante encore. Son regard ne tolérait ni détour, ni faiblesse.
Andras s’avança vers elle, ses cheveux dissimulés sous la capuche épaisse de son manteau.
-
Bonjour, madame.
-
Je vous attendais, Andras Visarin, répondit-elle avec une froideur maîtrisée. Où étiez-vous passé ?
-
Nous en parlerons à l'intérieur.
Yrsa observa longuement son masque, comme si elle cherchait à en fissurer la surface.
-
Une tempête approche. Serait-ce votre œuvre ?
-
Non. Je ne contrôle pas l’hiver, répondit Andras.
Un léger sourire effleura les lèvres rouges d'Yrsa, aussi coquette que tranchante.
-
Dommage. Suivez-moi.
Dans le grand hall de l’école, Andras constata immédiatement l’absence inhabituelle de toute présence humaine. Le lieu, pourtant destiné à accueillir des centaines d’élèves, semblait vidé de toute vie. Instinctivement, il porta la main vers l’arme dissimulée sous sa veste, ses sens en alerte, comme si un danger invisible rôdait à proximité. Le silence, épais et oppressant, n’était troublé que par des bruits sourds, indistincts, qui semblaient provenir des profondeurs mêmes du bâtiment. Ils traversèrent plusieurs portes verrouillées par des mécanismes holographiques, puis s’engagèrent dans de longs couloirs faiblement éclairés, encombrés de meubles anciens et de tapis lourds qui étouffaient leurs pas, renforçant encore l’atmosphère lugubre qui s’installait.
Une fois arrivés dans le grand salon privé servant de bureau à Yrsa, la directrice invita son hôte à s’installer et lui proposa un café brûlant. Andras prit place face à elle tandis qu’elle allumait la cheminée, dont les flammes vinrent danser lentement dans l’âtre. La lumière vacillante se mêlait à l’éclairage tamisé de la pièce, révélant un décor soigneusement entretenu, où les boiseries anciennes, les étagères chargées de livres et les objets d’un autre temps conféraient à l’ensemble une atmosphère à la fois chaleureuse et profondément énigmatique.
Alors qu’ils savouraient leur café, la lumière extérieure déclina bien trop rapidement, comme si le jour lui-même s’effaçait prématurément. Yrsa rompit finalement le silence en se levant pour resservir.
Elle observa Andras avec une attention froide, presque clinique, comme si chaque détail de son attitude pouvait dissiper le voile de mystère entourant le mercenaire.
-
Je vais être directe, Andras. J’ai découvert votre petit secret.
-
Vraiment ? répondit-il sans la regarder.
-
Pas celui que vous espérez. Ni votre visage.
Andras posa sa tasse avec lenteur.
-
Allez à l'essentiel, madame Delacroix.
-
Comptiez-vous m’informer de la présence des quatre variants que vous dissimulez dans l’aile ouest ?
Le masque ne montra aucune réaction, immobile, figé dans une neutralité presque inhumaine. Sa respiration demeurait aussi contrôlée que son rythme cardiaque.
-
Ces prisonniers m’appartiennent, répondit-il finalement. Ils sont essentiels pour madame de Roselys.
Le visage d’Yrsa Delacroix se crispa aussitôt à l’évocation de ce nom, comme si une tension ancienne, jamais apaisée, venait d’être ravivée en un instant.
-
Jane… Où avais-je la tête ? Vous êtes son agent de main, prêt à obéir à ses moindres injonctions tel un chien rapportant docilement ce que son maître lui ordonne d’aller chercher, lâcha-t-elle avec un mépris à peine voilé.
Elle marqua une pause, ses yeux détaillant lentement la silhouette d’Andras, comme si elle en évaluait chaque ligne, chaque posture.
-
Et pourtant… je dois reconnaître que vous avez quelque chose de plus. Une efficacité rare. Une absence totale d’hésitation. La peur ne semble pas faire partie de votre langage.
Sa voix s’adoucit imperceptiblement, sans jamais perdre sa froideur.
-
Veuillez donc éclairer ma curiosité, monsieur Visarin. Où étiez-vous passé… et surtout, qui sont ces quatre variants que vous jugez dignes d’être dissimulés dans mon propre établissement ?
-
Je suis parti vers le sud, dans les ruines de Los Angeles, pour récupérer des ressources. Armes, vivres… tout ce qui pourrait nous être utile.
Ses yeux glacés fixèrent Yrsa.
-
Et pour les quatre variants… je suis certain que vous connaissez déjà leur identité.
Yrsa s’approcha lentement, réduisant la distance entre eux avec une assurance glaciale, presque souveraine. Andras ne bougea pas. Leurs regards se croisèrent sans fléchir, et une tension sourde s’installa, comme si l’air lui-même s’était densifié autour d’eux.
-
Oui… je sais, répondit-elle finalement, avec une lenteur calculée.
Ses lèvres esquissèrent une courbe infime.
-
Lydia Sorel ne s’est pas montrée aussi… résiliente que vous.
-
Cessez de mentir, madame Delacroix. C'est Sarah.
Yrsa ne détourna pas le regard. Au contraire.
-
Sarah Garden… répéta-t-elle doucement, comme si elle savourait le nom.
Puis, sans élever la voix :
-
Veuillez entrer, je vous prie. Avec le médecin.
La porte s’ouvrit aussitôt. Sarah entra, suivie de Lydia. Son visage rond esquissait un sourire narquois.
Le simple changement de présence modifia l’équilibre de la pièce. L’air sembla plus lourd, plus dense, comme si chacun mesurait désormais sa place dans un jeu dont Yrsa détenait les règles.
Immobile, celle-ci observa la scène avec une attention presque satisfaite, comme une spectatrice qui aurait déjà anticipé chaque réaction, chaque tension à venir.
Andras, quant à lui, ne doutait pas de la loyauté de Lydia, demeurée fidèle à Jane en toutes circonstances. Mais la présence de Sarah éveilla en lui une hostilité froide, précise, qu’il contint sans effort. Il la fixa un instant, sans détour, et comprit immédiatement, à la manière dont elle soutenait son regard, que ce mépris était parfaitement réciproque.
-
Vous vouliez me voir, madame Delacroix ? demanda Lydia, visiblement surprise par cette convocation.
-
En effet, docteur Sorel, répondit Yrsa avec une maîtrise parfaite de sa voix. J’indiquais à monsieur Visarin que j’étais désormais au fait de certaines… initiatives que vous avez jugées bon de garder pour vous.
Durant un instant, Lydia resta interdite, comme si les mots refusaient de prendre sens. Elle se tourna vers Andras, cherchant instinctivement une réaction, un indice, mais l’homme masqué demeurait parfaitement immobile.
-
Je… je n’ai rien dit, murmura-t-elle finalement, troublée. Comment…
Andras demeura silencieux.
Un mouvement attira l’attention de Lydia lorsque Sarah s’approcha face à elle.
Son expression n’avait rien de menaçant. Au contraire, une forme de retenue, une gêne palpable, semblait adoucir ses traits, comme si elle hésitait à franchir une limite qu’elle savait irréversible.
-
Je suis désolée, docteur Sorel… dit-elle d’une voix basse. J’aurais sincèrement préféré que les choses se passent autrement.
Pendant une fraction de seconde, le médecin crut que Sarah s’excusait pour avoir dévoilé l’existence de prisonniers clandestins gardés par Andras dans le plus grand secret.
Personne n’eut le temps de comprendre.
Une lame jaillit avec une brutalité sèche, surgissant de la manche de Sarah pour s’enfoncer profondément dans l’abdomen de Lydia. L’impact lui coupa le souffle, et un cri étouffé mourut dans sa gorge, tandis que ses mains se refermaient instinctivement sur sa blessure, déjà envahie par la chaleur du sang qui maculait sa blouse blanche.
Andras fut pris de court. Il n’y eut chez lui qu’un infime mouvement de recul, à peine perceptible, mais suffisant pour trahir sa surprise.
Pourtant, la réaction de l’homme masqué ne se fit pas attendre. Une puissante bourrasque d’air jaillit de sa main et frappa Sarah de plein fouet pour la repousser. Elle n’eut pas le temps de porter un second coup à Lydia, déjà mal en point. La jeune femme fut projetée contre une petite bibliothèque et mit quelques secondes à reprendre ses esprits.
Andras profita de ce court laps de temps pour se précipiter auprès de Lydia, s’agenouillant à ses côtés. Le sang s’écoulait trop vite, et la lame dentée de Sarah avait été conçue pour occasionner le maximum de dégâts. Même le meilleur chirurgien n’aurait pas pu réparer une telle blessure. C’était un coup imparable, d’une violence méthodique.
L’homme appuya avec force sur la plaie pour tenter de contenir l’hémorragie, mais il sentit l’espoir se dérober au fil des secondes. Il le comprit presque immédiatement, et Lydia l’avait compris elle aussi, en croisant une dernière fois le visage masqué.
Sarah reprit ses esprits, encore secouée par le choc. Sa lame dentée, ensanglantée, avait glissé au sol lors de l’impact contre la bibliothèque. Elle savait qu’un affrontement au corps-à-corps contre Andras serait voué à l’échec.
Durant un instant, des éclairs jaillirent avec une violence fulgurante, traversant la pièce pour frapper Andras de plein fouet. La décharge le secoua brutalement, arrachant à son corps une réaction involontaire et douloureuse. Il encaissa néanmoins, serrant les dents derrière son masque, et se força à se redresser malgré la tension qui parcourait encore ses membres.
Il écarta lentement les doigts, comme s’il saisissait une matière invisible. L’air autour de lui changea aussitôt, devenant plus dense, plus lourd, comme si l’oxygène lui-même se comprimait sous une pression nouvelle. Dans un effort de concentration presque instinctif, il modifia la pression environnante pour dévier les éclairs suivants, qui vinrent s’écraser contre les murs et le mobilier dans un fracas violent.
Lorsqu’elle cessa brièvement ses attaques pour reprendre son souffle, Andras sortit un couteau dissimulé dans sa botte, qu’il maintenait en prise inversée, accentuant ainsi la précision et l’imprévisibilité de ses mouvements en combat rapproché.
À cet instant, une tension nouvelle émanait de lui, plus froide, plus tranchante, dirigée entièrement vers celle qui venait de trahir.
Sarah, prise de rage, continua ses assauts sans discontinuer, avant de se précipiter vers son arme blanche. Elle la ramassa d’un geste brusque, la lame toujours maculée de sang, puis s’élança vers Andras avec l’intention manifeste d’achever ce qu’elle avait commencé.
Pendant ce temps, Yrsa Delacroix s’était déplacée avec lenteur autour de la scène, comme si le chaos qui s’y déchaînait ne relevait que d’un détail secondaire. Une barrière de glace, fine mais d’une densité absolue, l’enveloppait, repoussant sans effort toute tentative d’attaque.
Elle s’arrêta auprès de Lydia, gisant au sol, qui tentait encore de mobiliser son don, ses mains tremblantes pressées contre la plaie, dans un geste désespéré où la volonté luttait encore contre l’évidence.
Yrsa l’observa un instant, sans la moindre émotion apparente.
-
Vous étiez brillante, docteur Sorel, déclara-t-elle avec un calme presque dérangeant. Vos recherches étaient prometteuses… trop prometteuses, peut-être.
Un silence s’installa, lourd, inéluctable.
-
Un antidote au virus de la BMRA aurait profondément modifié l’équilibre actuel. Et certains équilibres… doivent être préservés.
Lydia leva vers elle un regard affaibli, troublé par la douleur et l’incompréhension.
-
Pourquoi… ?
Yrsa inclina légèrement la tête, comme si la réponse allait de soi.
-
Parce que ce monde est voué au chaos. Seule la BMRA et ceux qui la suivront pourront survivre à l’apocalypse qui approche. Nul ne peut l’ignorer désormais.
D’un simple mouvement, elle fit surgir la glace. Celle-ci se referma autour des mains de Lydia avec une précision implacable, les figeant instantanément. Le cri qui s’échappa du médecin, brisé, aussitôt étouffé par la douleur et l’impossibilité de poursuivre le moindre effort de guérison.
Yrsa observa encore quelques secondes pour détourner rapidement le regard vers Andras et Sarah qui se mesuraient l’un contre l’autre. Elle fit apparaitre une lance de glace.
-
Andras, veuillez cesser ce combat, ou je tue le docteur Sorel.
-
Elle est perdue.
-
Déposez votre lame, et je vous épargnerai.
-
Mais pas moi, répondit Andras.
Comprenant qu’il refusait d’obéir, Yrsa planta la lance de glace dans le cœur de Lydia, qui fut achevée sur le coup.
Andras ne détourna pas le regard. Il n’était pas cruel au point de l’abandonner, mais il était lucide : il n’aurait pas pu la sauver.
Dans un mouvement brusque, il s’enveloppa dans une puissante tornade, l’air se contractant violemment autour de lui avant d’exploser en une rafale incontrôlable. Il quitta la pièce et s’engouffra dans les couloirs comme une tempête lancée à pleine vitesse.
Yrsa hurla aussitôt l’alerte générale, ordonnant à l’ensemble de ses agents :
-
Retrouvez Andras Visarin. Mort ou vif.
Lorsque Sarah voulut partir à sa poursuite, Yrsa l’empêcha d’un simple geste. Elle la fixa quelques secondes en silence, comme si elle évaluait encore son utilité. Puis elle la laissa partir. Sans un mot.
Texte cadre 2





