

Destins brisés
C'est en se heurtant à du silence qu'on épuise le plus sûrement ses dons d'éloquence et de persuasion.
Robert Choquette
(Écrit par Cyril J.)
8 881 mots

Geoffroy

Francesca

Jeanne
Chapitre 1 - 2099 - Enclave de Monaco
En cette fin de XXIe siècle, la célèbre ville de Monaco demeurait une destination prisée des nobles et fortunés de l’Empire Europa. La mode, les jeux du Casino, les yachts privés et les voitures hors de prix reflétaient une opulence démesurée. L’argent coulait à flot dans les luxueuses boutiques du quartier One Monte-Carlo, protégées par des sociétés de sécurité privée et des robots-gardiens surveillant chaque devanture comme un coffre-fort. Cette richesse avait repoussé les plus modestes vers les villes voisines, car ils étaient considérés comme "indésirables" dans ce bastion de luxe. Des milices privées avaient donc fermé la ville, ne laissant entrer que les habitants fortunés et les investisseurs venus du monde entier tentés de fructifier leurs intérêts.
Au fil du temps, Monaco s’était étendue sur plus de dix kilomètres carrés. Les immeubles en béton avaient laissé place à d’immenses buildings couverts de néons publicitaires, attirant une élite avide de dépenser sa fortune dans les derniers bijoux, objets ou véhicules à la mode. Cette expansion avait forcé les architectes à grignoter sur la mer, ignorant l’écosystème et les conséquences environnementales. Seules d’immenses pompes hydrauliques permettaient aux Monégasques de continuer à vivre, maintenant le niveau de la mer sous contrôle malgré la montée des eaux et la dégradation climatique.
Malgré ces transformations, un seul lieu conservait le souvenir de la grandeur passée de la Principauté : le Rocher. Aujourd’hui, le Palais princier servait de siège au redoutable préfet de Provence, Gonzague Carpentier, un homme qui connaissait chaque recoin de Monaco et surveillait ses habitants à l’aide d’un réseau technologique de surveillance avancé. Il traquait sans relâche les royalistes fidèles au Prince François Grimaldi, emprisonné à Orléans depuis 2068 par le pouvoir impérial. Mais en plus des royalistes, les autorités de l’Empire Europa luttaient aussi contre la mafia italienne, bien décidée à s’imposer par la corruption et le blanchiment d’argent.
Dans le quartier chic de La Rousse-Saint-Roman, la luxueuse Tour Odéon s’était agrandie de près de cent étages pour satisfaire une demande toujours croissante. C’est au 50e étage de cette tour que vivait Geoffroy de Roselys. Homme d’une trentaine d’années à l’allure décontractée, il affichait une confiance absolue en lui-même. Ses traits ciselés, sa mâchoire marquée et ses cheveux mi-longs d’un blond doré qu’il portait libres ou coiffés en arrière lui donnaient un charme naturel. Ses yeux bleu azur, à la fois perçants et amusés, accompagnaient un sourire en coin oscillant entre séduction et provocation.
Issu d’une prestigieuse lignée noble du Nord de l’Empire, Geoffroy refusait de se laisser enfermer dans un rôle prédéfini. Son style vestimentaire soigné, sans être strict, reflétait cette liberté : chemises ouvertes, vestes légères et chaussures de cuir hors de prix. Sa voix grave et posée, tout comme son charisme, ne laissaient personne indifférent. Mais ce n’était pas seulement son charme qui captivait son entourage : Geoffroy possédait un don unique. Sa voix, modulée avec précision, exerçait une influence hypnotique sur ses interlocuteurs. Le timbre, la diction et les infimes variations d’intonation modifiaient les émotions, la perception et les décisions de ceux qui l’écoutaient.
Ayant fui Arras pour goûter aux plaisirs du Sud et à une liberté qu’il chérissait plus que tout, Geoffroy menait une vie de dandy insouciant. Pourtant, ce choix lui laissait un arrière-goût amer. Il aimait profondément ses deux sœurs, Illyria et Héra, ainsi que son neveu Lucas et ses nièces, Elena et Estia. Il leur avait proposé tant de fois de venir lui rendre visite à Monaco, mais il ne recevait que des excuses en retour. Illyria, comtesse de Roselys, était enchaînée aux obligations de la haute Cour des pairs à Orléans, le cœur du pouvoir législatif de l’Empire dirigé par Jean Napoléon Bonaparte VI. Quant à Héra, plus taciturne et lunatique que son aînée, elle restait distante du monde, et seule l’affection indéfectible de Geoffroy lui redonnait goût en sa famille. Il était le seul capable de calmer ses deux sœurs qui se méprisaient depuis l’enfance.
À 11 h 30 du matin, le 8 juillet 2099, une chaleur étouffante écrasait les rues de Monaco. Malgré l’heure avancée, Geoffroy dormait encore dans un lit spacieux, préférant vivre la nuit plutôt que le jour. À ses côtés, blottie contre lui sous un drap fin, reposait Francesca Galanti. Contrairement à ses nombreuses conquêtes précédentes, Geoffroy n’avait pas eu besoin d’user de son pouvoir de persuasion pour séduire Francesca. Il ne l’avait d’ailleurs jamais utilisé pour forcer quiconque à coucher avec lui. Son don ne faisait qu’attiser et accélérer le désir déjà existant, mais il était inefficace sur les personnes dotées d’un fort tempérament ou d’une fidélité inébranlable.
Francesca Galanti, une Sicilienne de 45 ans, affichait un teint mat et de longs cheveux noirs ondulants. Son accent italien accentuait son charme, tandis que sa silhouette élancée et ses tenues sophistiquées renforçaient son allure. Influente à Monaco, elle prodiguait des conseils avisés sur les marques les plus luxueuses et menait une carrière florissante. Toutefois, elle était mariée à un riche armateur monégasque de trente ans son aîné, un mariage dénué d’amour mais empli de privilèges. Geoffroy, lui, se moquait bien des conventions : tant que leur relation lui apportait plaisir et liberté, il ne voyait aucun mal à entretenir cette liaison.
Après une nuit passionnée, la sonnette de l’entrée retentit, brisant le silence de l’appartement plongé dans l’obscurité. Geoffroy grogna, tandis que Francesca, irritée, le secoua brusquement.
-
Stronzo ! rugit-elle en lui jetant un oreiller au visage. Qui est cette femme à la porte ?!
Encore ensommeillé, Geoffroy cligna des yeux et tourna la tête vers Francesca, qui fixait l’écran de son téléphone, visiblement furieuse. Le jeune homme reconnut immédiatement la silhouette affichée et un sourire en coin étira ses lèvres.
-
Chérie, allons, c’est une parente.
-
Ne me prends pas pour une idiota ! Tes parents sont morts depuis des années !
-
Inutile de me le rappeler, soupira-t-il. Mais je te jure qu’il ne s’agit pas d’une conquête. Va prendre ta douche pendant que je la reçois.
La sonnette retentit à nouveau, plus insistante. Francesca, agacée, se leva avec grâce et se dirigea vers la salle de bain attenante à la chambre. Geoffroy l’observa un instant, savourant sa beauté éclatante et son tempérament de feu. Puis il se leva à son tour, enfila une robe de chambre violette et passa une main rapide dans ses cheveux avant de se diriger vers la porte.
Jeanne Roselys l’attendait. Lointaine ancêtre de Geoffroy, elle imposait silence et respect par sa seule présence. Son visage, marqué par l’expérience plus que par l’âge, était illuminé par des yeux bleu foncé, véritables éclats de glace derrière lesquels se cachaient d’innombrables secrets. Stratège redoutable, elle analysait chaque situation avant d’agir. Sa voix, symbole d’autorité, portait le poids de sept siècles d’existence, et son apparence, bien que figée dans une cinquantaine d’années, ne trahissait en rien les effets du temps sur son ADN mutant.
Lorsqu’enfin Geoffroy ouvrit la porte, il détailla l’élégance impeccable de Jeanne. Ses cheveux noirs, rehaussés de quelques mèches argentées, étaient soigneusement coiffés. Son allure sobre mais raffinée, ses bijoux discrets et son maintien irréprochable témoignaient d’un contrôle absolu sur elle-même et sur son environnement.
Les lèvres légèrement pincées d’avoir attendu si longtemps, Jeanne demeura silencieuse un instant.
-
Madame, salua finalement Geoffroy en effectuant une légère révérence.
-
Bonjour, Geoffroy. Je présume que je tombe mal ? fit-elle d’un ton sec.
-
La nuit fut courte, Jeanne. Entre donc.
-
J’ai eu bien peu de mal à te retrouver, mon jeune fils, reprocha-t-elle d’une voix maternelle et autoritaire. Tu devrais être plus prudent.
Après ce bref échange, Jeanne pénétra dans l’appartement luxueux de Geoffroy. Les murs, d’une modernité froide et austère, contrastaient avec les tableaux de maîtres et les bibelots hors de prix qui prouvaient son goût pour les belles choses. Une large cheminée de marbre trônait dans le salon. La pièce baignait encore dans la pénombre jusqu’à ce que les volets s’entrouvrent, révélant les vestiges d’une soirée romantique : une bouteille de vin rouge vide, deux verres abandonnés sur la table basse, et des vêtements éparpillés sur le sol. Digne, Jeanne s’installa sur l’un des canapés opposés, préférant l’ordre au chaos ambiant.
Geoffroy se gratta machinalement la nuque, à la fois amusé et gêné par cette visite inopinée si tôt dans la journée. Il s’activait déjà à préparer du café lorsque, avec un certain panache, il servit à Jeanne une tasse de cappuccino bien chaud, importé tout droit des anciens territoires italiens, aujourd’hui réunis sous la bannière des États Pontificaux, gouvernés par Sa Sainteté le Pape Innocent XXI.
Un silence pesant s’installa tandis que Jeanne savourait sa boisson. Elle finit par briser l’attente d’un ton placide :
-
Le cappuccino italien reste l’un des meilleurs au monde.
-
Je suppose que tu n’es pas venue juste pour profiter du soleil méditerranéen ou visiter ma demeure, Jeanne, devina Geoffroy en arquant un sourcil.
Un rire glacial franchit les lèvres de la comtesse douairière, avant qu’elle ne retrouve son sérieux.
-
Je pense que tu sais très bien pourquoi je suis ici, Geoffroy, dit-elle calmement. Ta place n’est pas à Monaco, mais à Arras, aux côtés de ta sœur Illyria et de ton neveu Lucas.
-
Ils vont bien ? l’interrompit Geoffroy, une lueur d’inquiétude dans les yeux.
-
Oui, confirma Jeanne, ravie par l'attention de Geoffroy pour ses proches. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu t’éloignes ainsi de nous, comme si le danger qui nous traque depuis toujours ne te concernait pas.
Geoffroy soupira, préférant esquiver le sujet plutôt que de replonger dans le passé et la menace pesant sur les variants. Son désir de liberté primait sur tout le reste, et cet exil à Monaco lui offrait enfin l’illusion de vivre sans entraves, à l’abri des devoirs imposés par son nom. D’une voix suave, une brève lueur parcourut ses yeux bleu azur pour tenter de détourner la conversation :
-
Je pense qu’il serait plus sage de changer de sujet, Jeanne.
-
Es-tu assez stupide pour croire que ton don de persuasion marchera sur moi, Geoffroy de Roselys ? rétorqua-t-elle, irritée. Garde donc tes charmes pour d’autres... ou devrais-je dire, pour les femmes que tu ensorcelles de ta belle voix.
Un sourire en coin étira les lèvres de Geoffroy.
-
Je n’oserais jamais tenter pareille chose sur toi, Jeanne. Tu es bien trop forte pour que j’espère t’influencer. Et puis, tu es de ma famille, lointaine certes, mais de ma famille tout de même. Ta présence ici me le rappelle cruellement. Je suis tiraillé entre l’envie de revoir mes sœurs et leurs enfants, et celle de rester ici pour vivre comme je l’entends.
Jeanne reposa sa tasse, le regard perçant. Elle jaugea son descendant, pesant son dilemme silencieux. Finalement, elle décida d’en venir au véritable sujet de sa visite.
-
Je ne peux pas t’obliger à revenir à Arras contre ton gré, Geoffroy, concéda-t-elle. Puisque tu as choisi de t’exiler dans l’une des villes les plus prospères du Sud, je suis venue te donner un conseil... et solliciter ton aide.
-
Mon aide ? répéta-t-il, surpris.
-
Oui. Monaco est une fourmilière, riche certes, mais l’Empereur a eu vent des transactions douteuses qui s’y trament, sous l’œil bienveillant du préfet Gonzague Carpentier. Sa Majesté n’apprécie guère que des fortunes se montent en secret pour financer des soulèvements contre l’empereur Jean-Napoléon Bonaparte VI. Il ne tolèrera guère que ses sujets s’enrichissent au point de pouvoir lever une armée marchant sur Orléans.
Elle marqua une pause, laissant Geoffroy assimiler la gravité de la situation.
-
Les récalcitrants seront jugés pour haute trahison et complicité avec les royalistes fidèles au prince Grimaldi. Et dans tout ce beau chaos, ajouta-t-elle, il ne faut pas oublier la mafia italienne, qui rêve d’exploiter ces flux d’argent pour asseoir son propre empire.
Geoffroy fronça les sourcils. Le ton de Jeanne ne laissait aucune place au doute : l’orage grondait déjà sur Monaco, et il était bien trop tard pour l’ignorer. Pourtant, malgré l’évidence et la logique implacable de son ancêtre, il choisit de se braquer. Comme s’il redoutait que la vérité ne soit qu’un prétexte pour l’arracher à cette existence insouciante qu’il s’était soigneusement bâtie. Il croisa les jambes, posa nonchalamment les bras sur les accoudoirs et planta son regard dans celui de Jeanne avec une insolence calculée.
-
Tu crois vraiment que je vais devenir ton agent à Monaco ? Tout le monde veut mettre la main sur cette ville, et je me fiche que l’Empereur ou la mafia s’en mêlent. Quant à ton aide… Je n’ai ni l’âme d’un espion, ni celle d’un guerrier. Je pense que tu me surestimes beaucoup trop, Jeanne.
Elle aurait pu répliquer immédiatement, corriger cette arrogance d’un trait cinglant, mais elle n’en fit rien. Se contenant, elle extirpa de son sac une longue cigarette, élégante et épurée, sans la moindre odeur désagréable. Elle l’alluma d’un geste lent, inspira profondément, puis jeta négligemment la cendre sur le sol de marbre, signe d’un agacement maîtrisé.
-
C’est dommage, souffla-t-elle avec dédain. J’aurais préféré que tu te montres utile de ton plein gré. Je suppose que tu n’as pas envisagé ce qui se passerait si le mari de ton amante venait à découvrir votre liaison ?
Geoffroy écarquilla les yeux, la surprise aussitôt remplacée par une colère sourde.
-
Tu n’oserais pas…
-
Tu es bien naïf de penser le contraire, mon cher fils. Tu crois posséder un pouvoir sur les femmes, alors que ce sont elles qui te mènent par le bout du nez. Tu t'es perdu dans une relation qui te dépasse.
Le ton était glacial, implacable. Mais derrière cette menace à peine voilée, Jeanne ne se départait pas de cette étrange bienveillance qui la caractérisait.
-
Je tiens à toi autant qu’à tes sœurs, reprit-elle calmement. Et je ne suis pas cruelle au point de ruiner ta vie par simple caprice. Mais s’il faut cela pour te faire comprendre le danger dans lequel tu t’es plongé, je n’hésiterai pas une seule seconde à te ramener à la réalité.
Elle le jaugea un instant, puis lâcha d’un ton appuyé :
-
Aimes-tu cette femme qui nous écoute ?
Geoffroy, qui retrouvait à peine son calme, tressaillit. Pris de court, il détourna légèrement le regard, incapable de répondre immédiatement. Jeanne n’avait pas besoin de plus : elle avait déjà compris. Il ne savait pas. Ou plutôt, il refusait de se poser la question et d'avouer ses sentiments. Il se demandait si son amante ressentait la même chose que lui à son égard.
Un léger bruit dans l’ombre attira leur attention. Francesca.
Depuis plusieurs minutes, elle suivait la conversation, tapie dans un coin du salon. À présent, elle s’avança avec une lenteur étudiée et s’installa près de Geoffroy, caressant sa joue du bout des doigts avant de l’embrasser. Un baiser faussement passionné, trop théâtral pour être sincère. Jeanne observa la scène sans ciller, impassible, ses yeux glissant sur l’Italienne comme si elle n’était qu’un insecte sans intérêt.
-
Buongiorno, lança Francesca avec un sourire provocateur.
Geoffroy se redressa légèrement, mal à l’aise.
-
Chérie, laisse-nous, s’il te plaît.
-
Mais non, voyons, coupa Jeanne, un sourire froid étirant ses lèvres. Au moins ai-je enfin l’occasion de rencontrer ta maîtresse. Madame Galanti, je présume ? Comment va votre cher mari ?
Le silence qui suivit fut aussi tranchant qu’une lame.
Jeanne savait où frapper. Elle excellait à pointer du doigt les failles et à exposer les vérités que l’on préférait taire. Mais Francesca ne se laissa pas démonter. Elle soutint le regard de la parente de Geoffroy et, au lieu de s’éclipser, croisa les jambes avec un flegme étudié avant de glisser ses doigts entre ceux de son amant.
-
Pourquoi êtes-vous venue ? demanda-t-elle enfin, d’un ton faussement poli.
-
Vous avez entendu la moitié de notre conversation, Francesca Galanti, rétorqua Jeanne, mordante. Ne me faites pas perdre mon temps si vous comptez rester ici pour nous importuner lors d’un échange qui ne vous concerne en rien.
Geoffroy, irrité par cet échange stérile entre les deux femmes, décida d'intervenir :
-
Inutile de vous disputer, mesdames. Chérie, pourrais-tu nous préparer un petit plateau ? Je meurs de faim, demanda-t-il d’une voix caressante, une lueur amusée dans les yeux.
Extirpée de ses pensées, Francesca accepta sans discuter, comme poussée par un instinct irrépressible à obéir à son amant. Sans un mot, elle se leva, quittant la pièce avec une grâce calculée, non sans avoir effleuré les lèvres de Geoffroy d'un baiser languide, indifférente à la présence de Jeanne.
-
Bien sûr, amore mio, murmura-t-elle avant de disparaître, un sourire provocateur aux lèvres.
Dès qu'elle fut hors de vue, Jeanne chuchota, le ton tranchant :
-
Geoffroy ! As-tu perdu la raison ?!
-
Tu préférais qu'elle reste ? rétorqua-t-il, la voix plus basse. Mon « talent » m'offre certains avantages, je ne vais pas m'en priver. Et je n'ai pas besoin que l'on me dise quoi faire.
-
Prends garde, mon garçon, insista Jeanne, le regard perçant. La ligne entre le contrôle et la corruption est bien mince. La facilité est l'ennemie de la raison. Tu joues avec quelque chose de bien plus dangereux que tu ne le crois. Un jour, tu seras démuni, et ta belle voix ne te sauvera pas.
L'avertissement piqua l'égo de Geoffroy. Il se renfrogna, exaspéré par cette femme qui apparaissait toujours pour rappeler à ses descendants qu'ils étaient en danger.
-
Je suis désolé, Jeanne, mais je refuse de te suivre cette fois. J'entends tes avertissements, et j'apprécie ton dévouement à notre famille. Mais crois-moi, je suis libre et assez grand pour me débrouiller seul. Tu dramatises.
Un silence glacial s'installa. Jeanne le fixa un long instant, puis haussa les sourcils, l'air amusé autant que déçu.
-
Libre ? souffla-t-elle en ricanant. Si tu étais aussi libre que tu le crois, tu ne serais pas enchaîné à cette femme dont la loyauté s'évanouit plus vite que la fumée de ma cigarette. Pourquoi ai-je seulement tenté de te raisonner ? J'ai perdu assez de temps.
Avant que Geoffroy ne puisse répondre, Francesca revint, un plateau garni de fruits et de boissons en main. L'atmosphère lourde la frappa de plein fouet, et elle perçut instinctivement le malaise qui s'était installé.
Elle s'approcha de Geoffroy, se plaça derrière lui et posa les mains sur ses épaules, les massant doucement, avant de murmurer, les yeux plantés dans ceux de Jeanne :
-
Il est peut-être temps que vous partiez, signora.
Geoffroy s'attendait à une réplique cinglante, mais contre toute attente, Jeanne se contenta de se lever, récupérant son sac sans précipitation :
-
Réfléchis bien, Geoffroy, dit-elle en sérieusement. Je te laisse une dernière chance de faire le bon choix. Après quoi, il sera trop tard. Adieu.
La porte de l’appartement vibra intensément après le départ de Jeanne, laissant Geoffroy seul avec ses pensées. Malgré son assurance affichée, un malaise diffus s’insinua en lui, comme un écho lointain des paroles de son ancêtre. Il passa une main dans ses cheveux, tentant d’évacuer cette impression tenace que quelque chose lui échappait.
Francesca s’approcha de lui et glissa ses doigts sous son menton, forçant son regard à retrouver le sien.
-
Oublie cette vieille femme aigrie qui croit tout savoir. Moi, je sais ce dont tu as besoin, murmura-t-elle d’une voix suave.
Un sourire effleura les lèvres de Geoffroy, mais son esprit restait ailleurs. C’est alors qu’un léger bip retentit sur la table basse. Son téléphone. L’écran s’illumina un instant avant de s’éteindre aussitôt : Héra – 3 appels manqués.
Il resta figé, observant l’écran avec hésitation. Héra ne l’appelait jamais sans raison. Un frisson lui parcourut l’échine, l’espace d’un battement de cœur, avant qu’il ne chasse cette sensation d’un léger rire. Il retourna son téléphone, l’écran contre la table.
-
D’autres affaires urgentes m’attendent, déclara-t-il d’un ton léger, retrouvant son sourire habituel.
Francesca rit doucement, et l’instant de doute s’évanouit dans l’atmosphère feutrée de la pièce. Pourtant, au fond de lui, une infime partie de lui-même savait déjà que Jeanne avait raison.


Geoffroy de Roselys est le dernier fils da la comtesse Mélissa de Roselys et de son époux, Roger Durant. Frère cadet d'Illyria et d'Héra, il leur voue un profond amour fraternel, ainsi qu'à leurs enfants.
Peu avant 2099, à l'âge de 30 ans, Geoffroy quitte Arras pour s'établir dans l'ancienne Principauté de Monaco, désormais annexée à l'Empire Europa depuis 2068. Là-bas, il amasse une fortune colossale, fréquentant les cercles de l'élite monégasque dans une ville fermée et enclavée.
Il partage sa vie avec sa maitresse, Francesca Galanti, bien qu'il ne se prive pas d'user de son don de persuasion vocale, que ce soit pour attirer la chance ou pour se sortir des situations les plus périlleuses...

Jeanne de Roselys, âgée de 763 ans, est la première comtesse de Roselys et d'Artois, titres qu’elle a cofondés avec son premier mari, le marquis Jacques de Barly. Dotée d’une intelligence hors du commun, elle est reconnue comme une matriarche avisée, mais aussi redoutée pour son tempérament tyrannique.
Bien que son immortalité ralentisse les effets du temps, Jeanne demeure une figure incontournable au sein de sa prestigieuse lignée. Son charisme et son autorité font loi, et malgré les marques de l’âge et son caractère aussi acariâtre que cynique, elle veille sur ses descendants avec une dévotion farouche, telle une mère protégeant ses enfants.
À Monaco, elle tente de ramener Geoffroy à la raison, l’exhortant à la prudence face aux dangers qui se multiplient autour de lui. D’une loyauté indéfectible envers ses alliés et impitoyable envers ses ennemis, Jeanne incarne une force aussi inébranlable qu’intimidante.

Héra de Roselys est la sœur d’Illyria et de Geoffroy, ainsi que la mère d’Elena et d'Estia. Elle est également l’épouse du comte Philippe de Hainaut, qui réside à Mons, l'ancienne Belgique aujourd'hui annexée par l’Empire Europa.
Âgée de 31 ans, Héra a grandi dans l’ombre d’Illyria, son aînée, devenue comtesse de Roselys et d’Artois. Depuis l’enfance, une profonde jalousie l’anime, nourrissant au fil des années une haine farouche envers sa sœur. Elle est également une variante dotée d’un don de clairvoyance et d’un vieillissement ralenti.
Malgré les efforts de Geoffroy pour apaiser les tensions, Héra ne cesse de s’opposer à Illyria. Son petit frère est le seul capable de tempérer ses colères, et elle lui voue une affection sincère, bien qu’elle peine à le montrer.

Âgée de 45 ans et dotée d’une beauté envoûtante typiquement sicilienne, Francesca Galanti semble avoir tout pour elle : la célébrité à travers les réseaux sociaux, une fortune qui coule à flot et une légion d’amants et d’admirateurs prêts à satisfaire ses moindres caprices. Prisonnière d’un mariage malheureux avec Andrea Galanti, son époux de trente ans son aîné, elle a fini par chercher du réconfort dans les bras d’hommes plus jeunes.
Son regard se tourne alors vers un séduisant Nordiste de l’Empire Europa : Geoffroy de Roselys. Leur relation, clandestine et passionnée, se nourrit d’échanges nocturnes aussi intenses qu’énigmatiques. Pourtant, la véritable nature de leurs sentiments demeure incertaine, dissimulée derrière les jeux de pouvoir et de désir.
Car sous l’élégance et la volupté de Francesca se cache une femme de feu, animée d’une volonté indomptable et d’ambitions inavouées…

Nicolas Pastor, richissime héritier de la puissante famille Pastor, n’a jamais manqué de rien. À 36 ans, il dispose d’une fortune colossale et d’une influence considérable dans l’immobilier et le développement urbain de Monaco. Malgré l’occupation impériale qui pèse sur la ville depuis des années, il a su préserver ses intérêts et maintenir sa société prospère.
Ami de Geoffroy de Roselys, avec lequel il partage de nombreux centres d’intérêt, Nicolas dissimule une profonde mélancolie depuis le suicide mystérieux de son épouse en 2107. L’ombre de ce drame le hante, creusant en lui un vide qu’aucune richesse ne peut combler.
Sous ses airs de gentleman charmant et accessible, Nicolas est un homme dévoué à Monaco. Mais derrière ce masque de bienveillance se cache peut-être un calculateur, un stratège rusé, dont les véritables intentions restent insondables...

Cléandre Bellombre est un homme dans la trentaine, féru de mode et d’une élégance si travaillée qu’elle flirte avec le dandysme le plus assumé. Son allure raffinée, ses gestes maîtrisés et son sens impeccable du détail donnent l’impression qu’il traverse le monde comme une scène permanente. Bisexuel revendiqué, il cultive naturellement cette aura d’étrangeté qui le rend à la fois fascinant et profondément imprévisible, comme si ses réactions obéissaient à un code que lui seul comprend.
Malgré cette complexité parfois déconcertante, il demeure l’un des amis les plus fidèles de Geoffroy, mais cette fidélité est teintée d’un désir à peine masqué. Cléandre aimerait partager autre chose qu’une simple camaraderie avec le jeune homme, ne serait-ce qu’une fois, mais se heurte à une résistance inhabituelle malgré tous les signes de Cléandre. Cette résistance, loin de l’agacer, l'intrigue au plus haut point et nourrit son obstination amusée. Il n’a pas l’habitude qu’on lui échappe, encore moins avec une telle douceur.

Le préfet Gonzague Carpentier est un homme austère de 55 ans, à l’apparence soignée. Sa calvitie bien visible accentue la sévérité de ses traits. Ses yeux sombres et perçants analysent chaque détail avec une froide précision, tandis que sa voix, mesurée et posée, n'hausse jamais le ton.
Loyal à l’Empereur, le préfet de Provence sert par nécessité plus que par conviction. Il exécute ses ordres avec une rigueur implacable, convaincu que l’ordre prime sur tout. Son intelligence affûtée et son sens stratégique en font un redoutable inquisiteur, préférant la subtilité à la brutalité.
Face à Geoffroy de Roselys et son associé Nicolas Pastor, Gonzague Carpentier ne sous-estime aucun d’eux. Il méprise l’insouciance de l’un et se méfie des manœuvres de l’autre. Mais derrière cette façade de discipline et de fermeté, ses véritables intentions restent opaques. Peut-être cache-t-il un but plus personnel, encore indéchiffrable...

Geoffroy

Nicolas

Gonzague

Héra
Chapitre 2
Quelques jours s’étaient écoulés depuis la visite de Jeanne, laissant à Geoffroy un sentiment amer qui n’entama en rien son quotidien ni son moral. Il se souciait bien plus de sa situation avec Francesca que des avertissements de la matriarche des Roselys sur les agissements du régime impérial et de la pègre italienne. Pourtant, en ce matin du 14 juillet 2099, quelque chose troublait son esprit, l’empêchant de trouver la quiétude. Un malaise diffus, insidieux, dont il ne parvenait pas à identifier la source. Un doute, semblable à un virus rampant, refusait de se résorber à mesure que le temps passait. Il ressentait le poids de la solitude que Francesca lui avait imposé en quittant précipitamment Monaco pour retrouver son mari. Il savait pourtant où était sa place : il n’était qu’un amant, rien de plus. Et pourtant, la question de Jeanne sur ses sentiments pour l’Italienne l’avait troublé bien plus qu’il ne voulait l’admettre.
Mais Geoffroy n’était pas homme à se morfondre dans l’attente d’un retour incertain. Il s’y était habitué, d’une certaine manière. Il retrouva vite son flegme et sa légèreté habituelle, se réfugiant dans le sport — musculation, yoga, course à pied sur plusieurs kilomètres — où il profitait des paysages somptueux de la Méditerranée. Il aimait aussi flâner au Musée Océanographique de Monaco, l’un des derniers sanctuaires d’une faune aquatique aujourd’hui menacée, voire disparue pour certaines espèces. Son temps libre se dissipait entre restaurants hors de prix, achats de vêtements à la pointe de la mode et soins de bien-être, comme un rempart futile mais efficace contre le stress.
Dans ce tourbillon d’activités, il n’avait pas pris le temps de contacter sa sœur Héra. Ce n’était pas une négligence volontaire, il ne rechignait jamais à échanger avec les rares membres de sa famille encore en contact avec lui. Mais l’absence de message sur son répondeur lui laissait croire que cela n’avait rien d’urgent. Héra voulait sûrement lui rappeler, une fois de plus, à quel point leur aînée, Illyria, était une femme odieuse, accablée de tous les défauts du monde. Geoffroy n’avait pas besoin d’être psychologue pour percevoir la jalousie qui consumait sa sœur, nonobstant que cet acharnement empoisonnait leurs relations familiales. Il préférait garder ses distances, tempérant les ardeurs d’Héra pour maintenir une entente simulée, mais nécessaire, pour le bien de son neveu et de sa nièce, Lucas et Elena.
Après avoir pris soin de son corps et de son esprit, Geoffroy se concentra sur des affaires plus lucratives. Il investit plusieurs centaines de milliers d’EurCoins dans la société de son partenaire et ami, Nicolas Pastor, héritier d’une richissime famille d’immobilier monégasque. Malgré ses privilèges, Nicolas était un homme en qui Geoffroy avait une confiance sincère, tant sur le plan financier qu’amical. Il le considérait comme un confident fiable pour ses petits secrets de cœur. À l’inverse, Nicolas voyait en la fougue de Geoffroy une cure de jouvence, appréciant son insouciance et son énergie. Il avait connu la tragédie avec la mort soudaine de son épouse, Lucile Pastor, et Geoffroy avait été l’un des rares à le soutenir durant cette épreuve.
Malgré leurs six ans d’écart, Nicolas n’avait rien du tempérament de Geoffroy. À la tête de l’entreprise familiale, il ne pouvait ignorer les exigences des Pastor. Grand, élancé, sa barbe brune grisonnante contrastait avec son crâne chauve. Son sourire facile le rendait abordable, mais en affaires, il était impitoyable. Rien ne lui échappait, et sa réputation dans le milieu immobilier était redoutable. Les monégasques les plus opulents faisaient appel aux services des Pastor pour agrandir, détruire et reconstruire les bâtiments vétustes de Monaco, moyennant des services impeccables, au-delà des normes actuelles de construction. Toutefois, les clients mauvais payeurs ou mal intentionnés subissaient le courroux de Nicolas, qui n’hésitait pas à détruire leur réputation et leur image par des moyens plus que douteux.
Encore allongé dans son lit, Geoffroy reçut un appel.
-
Allô ? lança-t-il, la voix légèrement enrouée.
-
Salut, Geoffroy. Je te réveille ?
Un sourire étira les lèvres du jeune homme.
-
Tchao, Nicolas, salua-t-il à l’italienne. Oui, je somnolais, je n’ai pas beaucoup dormi.
-
Ça, je me doute bien…
Le rire de Nicolas trahissait ses sous-entendus. Geoffroy secoua la tête.
-
Ce n’est pas ce que tu crois.
-
Elle n’est pas là ?
-
Non, répondit Geoffroy.
-
Sérieux ? Ne me dis pas que tu n’as pas réussi à te dégoter une belle jeune femme depuis que Francesca t’a laissé tomber comme un vieux mouchoir.
-
Désolé de te décevoir, mais personne à l’horizon. Tu crois que je suis amoureux d’elle ?
Nicolas rigola de plus bel.
-
Je crois que tu es surtout en manque d’exercices aujourd’hui. Je suis certain que tu pourrais rencontrer quelqu’un à ton goût, pour oublier, si possible quelqu’un de libre !
-
Ce ne sont pas les occasions qui ont manqué, plaisanta Geoffroy.
-
Petit veinard… Bon, prépare-toi. On a une course matinale à faire et on doit parler de notre dernier investissement.
-
D’accord. À tout à l’heure.
Contrairement à Geoffroy, Nicolas n’enchaînait pas les conquêtes. Les deux hommes possédaient des tempéraments bien distincts, et le benjamin des Roselys n’avait jamais avoué à personne l’étendue de son don : cette voix capable d’infléchir la volonté d’autrui. Seule sa famille, majoritairement des variants, était au fait de sa condition.
Se levant, Geoffroy s’étira et jeta un regard à son reflet dans le grand miroir de son armoire en remettant en place ses longs cheveux blond châtain en arrière. Il n’était pas narcissique, mais il aimait se sentir bien dans son corps, libre de tout vêtement ou tissu quand il était chez lui. Saisissant son téléphone, il activa l’appareil photo et prit un cliché de lui, nu, sur le côté, en prenant soin de cacher son intimité avec sa cuisse, qu’il envoya à Francesca. Elle adorait ce genre d’attention, répondant toujours par une image explicite ou un message vocal langoureux pour exacerber son excitation et son désir. Mais cette fois, aucun retour. Pas même un accusé de réception.
Un frisson d’inquiétude lui traversa l’échine. Et si Andrea Galanti, le mari de Francesca, avait découvert son message ? Préférant ne pas ajouter de l’huile sur le feu, il effaça immédiatement la photo envoyée, malgré l’adrénaline que cela lui avait procurée. Un sourire effleura ses lèvres. Jouer avec Francesca, raviver la passion comme un jeune couple insouciant… C’était ce qui rendait leur relation si grisante.
Après une bonne douche chaude destinée à détendre ses muscles, Geoffroy enfila des vêtements et des chaussures de sport. Il avait prévu une course matinale avec Nicolas, partant du rond-point de l’avenue John F. Kennedy, près du port de Monaco, pour une ascension longue et exigeante jusqu’à La Turbie, une commune frontalière perchée à plus de 600 mètres au-dessus de l’ancienne principauté, aujourd’hui annexée à l’Empire.
Aucun barrage n’empêchait les Monégasques et les habitants des environs de s’y rendre pour retrouver les Turbiasques et leurs traditions ancestrales, loin des déboires technologiques et du béton. Outre la beauté des paysages et la vue imprenable sur Monaco, La Turbie était un point de départ ou d’arrivée prisé des amateurs de sport. Le circuit choisi par Geoffroy et Nicolas couvrait environ neuf kilomètres. S’il n’était pas le plus long, il mettait à rude épreuve les coureurs lors de l’ascension de la Tête de Chien, un promontoire dont les pentes exigeaient une excellente condition physique.
Les deux hommes se retrouvèrent à leur point de rendez-vous, chacun équipé d’un sac à dos et d’un brassard pour smartphone, afin de mesurer leur rythme cardiaque, les calories brûlées et d’autres paramètres de santé. En s’attachant les cheveux en arrière, Geoffroy s’étonna d’apercevoir un homme vêtu de noir, une casquette recouvrant son crâne, marcher à quelques mètres derrière Nicolas.
-
C’est qui, ce type ? demanda-t-il.
-
Mon garde du corps, répondit Nicolas en commençant son échauffement.
-
Ah ouais ? Tu as reçu des menaces pour en arriver là ?
Le sourire de Nicolas s’effaça aussitôt.
-
Tous les jours. Mais là, c’est encore pire depuis notre dernier investissement. Je préfère prendre mes précautions avant qu’il ne soit trop tard. Et puis, ce n’est pas toi qui vas me protéger… Tu seras trop occupé à discuter avec les femmes qui te courent après.
Geoffroy esquissa un sourire amusé et laissa échapper une réflexion à voix haute :
-
On dirait qu’elle est venue te voir.
-
De qui tu parles ? demanda Nicolas, intrigué.
-
Rien, laisse tomber. Je pensais à quelqu’un.
-
Une femme, je présume, plaisanta Nicolas.
Les deux amis éclatèrent de rire tout en poursuivant leur échauffement. Une crampe ou une entorse pouvait vite gâcher leur course. Finalement, ils s’élancèrent sur le parcours, suivis de près par le garde du corps, dont la condition physique impeccable lui permettait de ne jamais les lâcher d’un pas.
Geoffroy et Nicolas slalomaient entre les passants et les autres coureurs alors qu’ils empruntaient la voie réservée aux sportifs sur le boulevard de Belgique. Ils dépassèrent ensuite le Jardin exotique et le centre hospitalier de l’Impératrice Amélia, autrefois connu sous le nom de centre hospitalier Princesse Grace. Désormais réservé aux Monégasques les plus fortunés, l’établissement portait le prénom de la défunte mère de l’actuel empereur, Amélia de Bourbon-Anjou. Pourtant, certains anciens et les rebelles continuaient d’utiliser les noms d’origine des rues et des bâtiments du régime princier, un acte de résistance silencieuse. Certains continuaient de fêter, dans le plus grand secret, les anciennes fêtes républicaines du 1er mai et du 14 juillet comme un symbole de résistance à l’oppression impériale.
Seuls leurs chaussures frappant le béton et leur souffle rythmaient leur course, rendant toute conversation difficile. Après une courte pause pour boire et étirer leurs jambes mises à rude épreuve, ils reprirent leur chemin vers La Turbie, franchissant le barrage filtrant du Cap d’Ail, tenu par une milice privée. Après un contrôle rapide de leur identité via leur téléphone, ils furent autorisés à poursuivre leur ascension.
À quelques kilomètres de là, Geoffroy ignora les vibrations de son téléphone. Héra, Jeanne, un numéro inconnu qui appelait à plusieurs reprises… Ce n’était ni le moment ni l’endroit pour répondre. Le Chemin Romain devenait de plus en plus raide, et Nicolas, d’une aisance déconcertante, prit de l’avance. Mais Geoffroy n’avait pas dit son dernier mot. Redoublant d’effort, il finit par le dépasser en arrivant près du site d’escalade de la Loubière. Le sentier serpentait en zigzags à travers la montagne, rendant l’effort encore plus exigeant, même pour eux. Deux kilomètres plus loin, la chaleur les força à faire une nouvelle pause. Casquettes vissées sur la tête, ils s’hydratèrent en silence, reprenant leur souffle.
Profitant de cet instant d’accalmie, Geoffroy brisa le silence, malgré la présence du garde du corps toujours impassible.
-
Tu devais me parler de notre dernier investissement ?
-
Tu crois que c’est vraiment le moment ? répondit Nicolas, essoufflé, la sueur perlant sur son front.
-
C’est toi qui m’en as parlé ce matin au téléphone. Il y a un problème ?
Nicolas soupira. Geoffroy était aussi têtu que lui.
-
Eh bien, on a gagné quelques parts de marché, et la Bourse semble être de notre côté.
-
Super, alors où est le souci ?
-
Eh bien…, hésita Nicolas.
-
Quoi ? Allez, dis-moi. Tu sais que je finirai par le savoir de toute façon.
Nicolas pinça les lèvres avant de lâcher enfin le morceau.
-
Mes concurrents de Someby’s Estate Agency sont prêts à tout pour me nuire. Ils ont infiltré des espions dans ma propre entreprise.
Geoffroy resta silencieux, détectant une pointe de suspicion dans la voix de son ami. Il préféra le laisser parler.
-
J’espère que tu n’as rien à voir avec ça, Geoffroy…
Le jeune homme tomba des nues. Comment Nicolas pouvait-il seulement envisager une telle trahison de sa part ?
-
C’est la fatigue qui te fait dire des bêtises ? Comment pourrais-je saboter nos affaires, Nicolas ? J’ai investi près de six cent mille EurCoins dans ton projet immobilier, au cas où tu l’aurais oublié.
-
J’ai déjà été trahi par des gens en qui j’avais confiance. Et souvent, c’étaient ceux dont je me méfiais le moins…
Geoffroy sentit la colère monter.
-
Tu es ridicule ! s’énerva-t-il. Tu es en train de devenir parano !
-
Alors, prouve-moi que tu n’as pas trempé dans ce complot visant à m’écarter de ma propre entreprise, Geoffroy ! s’emporta Nicolas.
Le jeune homme se retint de frapper son ami face à son impertinence accusatrice, incapable de comprendre un jugement aussi infondé. Geoffroy parvint à se contenir — il n’était pas du genre à réagir impulsivement et à provoquer des conflits inutiles. Pourtant, la colère persistait, d’autant qu’il savait pertinemment qu’il était innocent des accusations de Nicolas.
Il ne pouvait pas se permettre de déclencher une altercation physique, surtout ici, sur ce chemin étroit et escarpé, bien trop proche du vide. Seule une barrière de bois séparait les coureurs du précipice, et plusieurs accidents avaient déjà eu lieu lors de l’ascension vers La Turbie.
Un instant, l’idée d’utiliser son don effleura son esprit. Avec sa voix envoûtante, il lui aurait suffi de quelques mots bien placés pour dissiper les soupçons de Nicolas. Mais il chassa immédiatement cette tentation. Ce n’était ni dans sa nature ni dans ses principes d’user de manipulation pour régler un simple malentendu entre amis. Il finirait bien par obtenir une explication rationnelle au comportement étrange de Nicolas. Ce dernier n’était plus le même depuis qu’il portait sur ses épaules les lourdes responsabilités de l’entreprise familiale des Pastor. Et si cette paranoïa grandissante n’était pas anodine ?
Puis, une évidence s’imposa à lui : Jeanne Roselys.
L’ancêtre commun des Roselys était capable de tout. Depuis leur dernière entrevue, où elle avait usé de menaces à peine voilées pour faire plier Geoffroy qui savait qu’elle n’hésiterait pas à orchestrer un coup tordu en usant d’une ruse subtile. D’un instant à l’autre, toute sa colère envers Nicolas bascula vers son ancêtre. La frustration qu’il tentait d’apaiser ne fit alors qu’exploser davantage, lui rappelant que Jeanne ne pouvait aisément être écartée sans en subir les conséquences.
Il inspira profondément, cherchant à reprendre son calme durant quelques minutes, avant de se retourner vers Nicolas et son garde du corps. Mais ils n’étaient plus là. Ils l’avaient abandonné.
Geoffroy scruta le sentier qui montait en lacets vers le sommet, mais le soleil au zénith l’aveuglait, l’empêchant de distinguer si les silhouettes au loin étaient bien celles de ses compagnons. Il appela Nicolas à plusieurs reprises, mais seul l’écho de sa propre voix lui répondit. La chaleur était étouffante, et la déshydratation commençait déjà à le harceler, l’obligeant à avancer malgré l’épuisement, au risque de subir une insolation.
Depuis combien de temps était-il resté là, à ressasser ses pensées ? Impossible à dire. Une seule certitude : Nicolas n’aurait jamais dû partir ainsi, sans prévenir.
Trop fatigué et encore trop échauffé pour rattraper le reste du groupe avec la même aisance qu’au départ, Geoffroy se remit en marche. Après quelques pas, un éclat métallique attira son attention sur le sentier. Une montre. Son design luxueux et les initiales gravées à l’arrière ne laissaient aucun doute : elle appartenait à Nicolas. Geoffroy se baissa pour la ramasser et, au moment où ses doigts effleurèrent l’objet, un cri retentit, suivi d’un bruit sourd et horrible d’un corps se fracassant contre les parois de la colline.
Geoffroy se redressa brusquement, mais avant même d’avoir pu réagir ou faire le moindre mouvement, une douleur fulgurante explosa à l’arrière de son crâne. Il vacilla et tenta de se retourner, mais un second coup, plus violent encore, le plongea dans l’inconscience.
***
Geoffroy se réveilla difficilement, allongé dans un lit, entouré d’une femme vêtue de blanc et d’un agent de police en pleine discussion. Il tenta de se redresser brusquement, paniqué de se retrouver ainsi attaché, mais son corps refusa de lui obéir. Des menottes entravaient ses poignets, et des machines surveillaient ses constantes. L’intubation l’empêchait de parler, et une perfusion l’hydratait pour traiter une sévère insolation.
L’infirmière s’approcha pour le calmer.
-
Monsieur de Roselys, respirez… Calmez-vous, répéta-t-elle d’un ton faussement apaisant. Vous êtes au centre hospitalier de l’Impératrice Amélia. Vous souffrez d’une déshydratation sévère et d’une vilaine blessure à la tête.
Geoffroy, encore groggy, tentait de comprendre la situation lorsqu’une voix grave brisa le silence.
-
Vous pensez que ce salopard pourra nous filer entre les doigts ? demanda l’agent de police.
-
Non, monsieur l’agent, répondit l’infirmière avec un calme glaçant. Votre prisonnier est sous bonne garde.
Prisonnier ? Geoffroy écarquilla les yeux. Son cœur s’emballa. Il chercha frénétiquement une explication, son regard fuyant d’un point à l’autre de la pièce. Où était Nicolas Pastor ? Pourquoi était-il attaché ? Que s’était-il passé ?
Le stress monta d’un cran, déclenchant une douleur fulgurante à l’arrière de son crâne. Il réalisa qu’on l’avait dépouillé de ses vêtements, remplacés par une simple blouse de malade. Tous ses effets personnels avaient été confisqués, et l’agent de police, impassible, ne le lâchait pas du regard. Geoffroy tenta d’émettre un son, des suppliques étouffées par le tube qui obstruait sa trachée. Le policier ne bougea pas d’un pouce, figé comme une statue.
Finalement, l’infirmière rompit le silence.
-
Vous savez quel jour nous sommes ?
Il secoua la tête.
-
Cela fait deux jours que vous êtes ici, monsieur de Roselys. Vous serez rétabli d’ici quelques jours, et la police prendra le relais.
Sans un mot de plus, elle quitta la pièce, laissant Geoffroy seul avec l’agent. L’homme s’approcha lentement, savourant chaque pas jusqu’à se tenir juste au-dessus de lui. Son regard brillait d’une haine à peine contenue.
-
Repose-toi bien, lança-t-il avec un rictus. Profite tant que tu peux, avant qu’on t’enferme pour ce que tu as fait.
Geoffroy se débattit, secouant violemment la tête. Cette histoire n’avait aucun sens ! De quoi parlait-il ? Que s’était-il passé ? Les souvenirs lui échappaient, confus et fragmentés. Mais un son persistait, terrifiant : un cri. Puis le bruit d’un corps dévalant la paroi rocheuse…
L’agent retourna s’asseoir, condamnant Geoffroy à un silence pesant, rythmé par le bip monotone des machines. Le froid mordait sa peau, et le temps s’étirait atrocement.
Des heures plus tard, l’infirmière revint. Elle vérifia ses constantes, nota sa tension artérielle, toujours trop élevée, puis entreprit de lui retirer le tube respiratoire. L’oxygène circulait désormais librement dans ses poumons à l’aide d’un tube nasal, mais une douleur atroce lui brûla la gorge. L’intubation avait irrité son œsophage, rendant chaque tentative de parole presque insupportable. Il ne pourrait obtenir la moindre information de l’infirmière, et encore moins de l’agent de police qui lui glaçait le cœur.
La lumière du jour déclinait, et Geoffroy tentait de rassembler ses souvenirs et de garder son calme pour ne pas sombrer dans la folie. Il tenta de dormir, espérant se réveiller dans sa vie d’avant, là où seule la liberté régnait. Mais lorsqu’il ouvrit de nouveau les yeux, une angoisse sourde le submergea : il était toujours menotté à ce lit d’hôpital, toujours sous la surveillance de la police impériale, toujours accusé d’un crime dont il ignorait tout.
Il se sentit nauséeux et incapable d’avaler quoi que ce soit. Lorsqu’il entendit enfin sa propre voix, il comprit que quelque chose n’allait pas : elle était rauque, brisée, loin de son timbre habituel. Pire encore, son don refusait de fonctionner. Sans lui, il ne pouvait ni convaincre son geôlier de lui répondre ni tenter de se libérer.
Alors que la fatigue continuait de l’accabler, un homme, suivi d’une femme, entra dans la pièce.
La cinquantaine, les traits sévères et le crâne en partie dégarni, le préfet de Provence, Gonzague Carpentier, s’avança d’un pas lent vers Geoffroy. Il était connu pour son dévouement sans faille à l’Empire et son efficacité à traquer les rebelles, les traîtres et les criminels. Son costume noir, impeccablement taillé, reflétait son autorité.
Mais ce fut la femme derrière lui qui attira aussitôt l’attention de Geoffroy. Héra.
Une lueur d’espoir s’alluma en lui en voyant sa sœur. Pourtant, quelque chose clochait. Où étaient Jeanne, Philippe et Elena ? Pourquoi Héra était-elle seule avec le préfet ?
D’une trentaine d’années, elle portait une robe vert foncé élégante, rehaussée d’une petite tiare rappelant son rang de comtesse consort du Hainaut. Ses longs cheveux de jais, soigneusement coiffés à la mode impériale, encadraient un visage aux traits gracieux, d’une beauté froide. Ses yeux bleus, si semblables à ceux d’Illyria, brillaient d’une lueur distante, presque hautaine. Son don, la clairvoyance, était une capacité aussi précieuse que pesante. Héra pouvait voir le bonheur et la joie, mais aussi la mort, le malheur et la tristesse, que ce soit chez ses proches ou chez de simples inconnus croisés par hasard. Jamais elle n’ignorait une vision du futur… ni du passé.
Face à sa sœur, Geoffroy peinait à comprendre si sa présence était un signe de secours… ou un présage encore plus inquiétant. Héra n’était pas du genre à faire un aussi long voyage pour une simple visite. Il devait y avoir une raison, et cette incertitude tordait l’esprit du jeune homme d’angoisse. Comme si elle percevait sa peur, Héra s’approcha et lui prit la main. Ce geste, à la fois rare et familier, l’aida à se ressaisir.
-
Mon cher petit frère… Pourquoi n’as-tu pas répondu à mes appels ? demanda la comtesse de Hainaut, le regret assombrissant sa voix.
-
Héra… Je t’en prie, dis-moi ce qu’il se passe. Je… Je ne comprends pas ce qui m’arrive, ni pourquoi on m’accuse de… De quoi, au juste ?
Le préfet de Provence fit signe à l’officier de police de sortir et d’attendre à l’extérieur.
-
Monsieur de Roselys, calmez-vous, déclara-t-il d’un ton mesuré. Je répondrai à toutes vos questions dès que j’aurai pris connaissance de l’acte d’accusation pesant contre vous. Mais, étant donné votre lien de parenté avec la comtesse de Roselys et d’Artois, il me semblait de mon devoir de me présenter personnellement à votre chevet, plutôt que de vous laisser être traité comme un vulgaire criminel. Croyez bien que je regrette de ne pas être venu plus tôt. Votre état de santé ne nous permettait apparemment pas d’échanger de vive voix.
La comtesse de Hainaut fixa le préfet de Provence avec insistance, son agacement transparaissant clairement.
-
Sauf votre respect, monsieur le Préfet, cessez ces cachoteries et dites-nous enfin ce qu’il se passe. Pourquoi mon frère s’est-il retrouvé dans un tel état ?
Gonzague Carpentier lança à Héra un regard sinistre, mais elle ne se laissa pas intimider. Seul Geoffroy restait perdu, comme s’il luttait pour émerger d’une réalité alternative sur laquelle il n’avait plus aucun contrôle.
-
J’ai dit, répéta Gonzague en maîtrisant son irritation, que je vous dirai tout en temps voulu. Pour l’instant, la seule certitude que nous avons est qu’un homme est mort, vraisemblablement poussé du haut d’une falaise. Savez-vous, monsieur de Roselys, à qui je fais allusion ? Cela nous aiderait grandement à lever tout doute sur l’identification du corps.
-
Bon sang… Nicolas… sanglota Geoffroy.
-
Nicolas… Nicolas Pastor, votre associé, vous voulez dire ? insista le préfet.
-
Geoffroy, ne dis plus un mot, ordonna Héra d’un ton tranchant.
-
Je crois que vous en savez bien plus que ce que vous voulez me faire croire, conclut Gonzague, un sourire satisfait aux lèvres, comme s’il savourait l’ombre de vérité qu’il venait d’apercevoir.
Héra lâcha la main de son frère et s’interposa entre lui et le préfet, ses yeux glacés défiant ceux de l’homme qui, malgré son calme apparent, semblait jauger chaque parole, chaque mouvement. Geoffroy, toujours sous le choc, entendait sans vraiment écouter. Pourtant, durant un instant, il crut apercevoir en Héra une réminiscence de Jeanne, une lionne prête à défendre sa famille envers et contre tout. Car chez les Roselys, on ne comptait que sur soi-même, et la confiance était une valeur précieuse. Le monde était cruel, la vie injuste, et ils avaient appris à se protéger les uns les autres.
Un silence pesant s’installa. Héra ferma brièvement les yeux, et Geoffroy comprit qu’elle laissait son don s’exprimer. Des flashs qu’elle seule pouvait interpréter traversèrent son esprit. Lorsqu’elle rouvrit les paupières, un léger rictus s’étira sur ses lèvres.
-
Vous allez échouer, monsieur le Préfet, lâcha-t-elle avec une assurance glaciale.
-
À quel propos, madame la comtesse ?
-
Ce serait trop facile si je vous le disais. Vous êtes tellement absorbé par votre obéissance aveugle à Sa Majesté l’Empereur que vous en oubliez les valeurs fondamentales d’un homme honorable : la vertu, l’altruisme, la justice.
Le visage de Gonzague se crispa sous l’effet d’un mépris à peine contenu. Il connaissait la réputation des Roselys, mais il ne s’attendait pas à un tel répondant de la comtesse consort de Hainaut. Comme beaucoup d’hommes, il pensait que les femmes n’avaient qu’un rôle de second plan, laissant à leurs époux le soin de résoudre les conflits. Le haut fonctionnaire pensa que les choses auraient été plus simples si Héra de Hainaut n’avait pas été présente durant cette entrevue.
-
Je vous recontacterai très vite, déclara-t-il enfin, la voix redevenue sèche. En attendant, je vous conseille de vous rapprocher d’un avocat...
-
Je serai son avocate, coupa Héra d'un ton tranchant.
-
Très bien, sourit le préfet. Monsieur de Roselys, vous êtes officiellement accusé de meurtre avec préméditation. Compte tenu de votre... lien de parenté avec la comtesse de Roselys, vous demeurez libre jusqu'à votre procès, mais il vous sera interdit de quitter Monaco. Mes hommages, madame.
Puis, sans attendre de réponse, il tourna les talons et quitta immédiatement la chambre. Héra soupira longuement, relâchant enfin la tension qui l’animait depuis son entrée dans la pièce. Son regard glissa vers Geoffroy, toujours entravé sur ce lit, incapable du moindre mouvement. Il se murmurait sans cesse : « je vais me réveiller, ce n’est pas la réalité ». Lentement, elle s’assit à ses côtés et reprit sa main dans un geste de tendresse pour lui rappeler qu’ils se trouvaient bien dans le monde réel. Geoffroy, complètement dépassé, semblait perdu dans un tourbillon de pensées confuses.
-
Qui est Nicolas Pastor, Geoffroy ? demanda-t-elle d’une voix douce, mais ferme.
-
Mon… associé, répondit-il d’une voix encore rauque. Héra, tu ne crois tout de même pas que…
-
Non ! trancha-t-elle aussitôt. Tu es innocent. Je le sais, Geoffroy. Tu es incapable de faire du mal à qui que ce soit… même si tu as brisé des cœurs, ça, je te l’accorde, ajouta-t-elle avec un léger rictus.
Elle marqua une pause, puis reprit d’un ton plus grave :
-
J’ai essayé de te prévenir plusieurs fois au téléphone, mais tu ne m’as pas répondu.
-
Je suis désolé… vraiment, murmura-t-il.
-
Il va falloir contacter Jeanne. Elle pourra t’aider.
-
Non ! coupa-t-il aussitôt. Pas elle. Je vais me débrouiller et me défendre… avec ton aide. N’est-ce pas ?
Héra poussa un soupir et écarta délicatement une mèche de cheveux de son frère qui lui obstruait la vue.
-
Bien sûr, Geoffroy. Tu es mon frère, mon propre sang. Tu n’as pas à me demander cela, répondit-elle avec douceur.
Un faible sourire détendit enfin les traits de Geoffroy.
-
Merci, Héra. Un combat acharné m’attend.
-
Nous devons avant tout empêcher toute analyse de sang. S’ils en ont déjà effectué une, alors… nous avons un sérieux problème, confia Héra, une lueur d’inquiétude dans le regard.
Geoffroy avait négligé un détail crucial : les variants ne devaient en aucun cas être prélevés ni examinés dans les établissements de santé. Le pouvoir impérial avait mis en place des contrôles stricts sur leur population. Selon les comtés, ils étaient soit simplement fichés et avertis de ne plus fréquenter les lieux publics, soit arrêtés sans sommation. En Provence, territoire conservateur et hostile aux variants, la seconde option était la norme.
Sentant le stress monter chez son frère, Héra tenta de l’apaiser. Elle sortit son téléphone et lui montra une photo de sa fille Elena, qui venait de fêter ses douze ans. Un léger soulagement détendit les traits de Geoffroy. Il se raccrocha à cette image, trouvant un instant de répit dans la vision de sa nièce. Elle continua avec sa seconde fille, Estia, plus jeune de quelques années, était une véritable peste.
Peu de temps après, lorsqu’il osa évoquer Illyria et le reste de leur famille, le benjamin des Roselys se heurta aussitôt à la froideur de sa sœur.
Ce moment fugace de légèreté ne dura qu’un instant, mais il lui permit de respirer. De repousser, ne serait-ce que pour quelques battements de cœur, le poids écrasant des ennuis qui s’abattaient sur lui depuis son réveil. Malgré le choc de la nouvelle, une froide colère s’empara de Geoffroy.


Geoffroy

Héra

Francesca

Cléandre
Chapitre 3
Geoffroy faisait face à une sidération silencieuse. Il ne croyait pas lui-même aux paroles réconfortantes censées l’apaiser, semblables à une mélodie où une seule fausse note suffirait à rendre toute la partition bancale. La comtesse du Hainaut connaissait trop bien son petit frère pour tomber dans ce piège. Elle n’avait nul besoin de son don de clairvoyance pour comprendre l’évidence : Geoffroy semblait incapable de retrouver la moindre quiétude tant que ses graves ennuis judiciaires continueraient à le tourmenter. Et même si la justice finissait par laver son honneur, il ne sortirait jamais totalement indemne d’une telle affaire.
À plusieurs reprises, Héra lui proposa de solliciter l’aide de Jeanne, mais Geoffroy refusa obstinément de faire appel à celle qui l’avait mis en garde peu de temps avant cette tragédie. Héra souriait intérieurement en observant les réactions de son frère : tu es un pur Roselys, orgueilleux et attaché à tes principes. Tu préfères t’enfoncer avec ton égo plutôt que réclamer de l’aide.
Le 26 juillet, soit douze jours après la disparition de Nicolas Pastor, Geoffroy dormait encore à une heure tardive. Malgré la liberté accordée par le préfet Gonzague Carpentier, le benjamin des Roselys n’osait plus mettre le nez dehors, même incognito, dans les rues de Monaco où les journalistes indélicats le traquaient telle une bête de foire. Certains fonctionnaires de police ne voyaient aucun problème à divulguer plusieurs éléments de dossiers criminels en cours, exposant les suspects à la vindicte populaire, qu’elle soit méritée ou non.
Ainsi, la vie douce et monotone du jeune dandy vola en éclats, et ses affaires commerciales oscillèrent entre malchance et pertes désastreuses, menaçant peu à peu son train de vie luxueux. Pourtant, ce revers n’altérait pas son envie de se dépenser dans le sport ou de préparer des repas soignés pour lui et sa sœur Héra. C’était sa façon à lui de la remercier pour sa présence et son soutien.
Les jours finirent par tous se ressembler, et seuls le sport ainsi que les petites tâches quotidiennes sans importance lui permettaient d’oublier momentanément son sort et ses tracas.
Lorsqu’il eut terminé de s’apprêter, quelqu’un sonna à la porte. En apercevant l’identité de la personne sur le petit écran, Geoffroy demeura pétrifié.
-
Qui est-ce ? demanda Héra, plongée dans sa lecture au salon.
-
Bon sang ! souffla Geoffroy en s’approchant d’elle.
-
Que se passe-t-il, mon frère ? Tu as vu un fantôme ?
-
Non, une tempête… répondit-il machinalement.
Il s’assit près d’elle, peinant à retrouver son souffle.
-
Écoute, Héra, je n’ai pas beaucoup de temps. La femme derrière la porte, c’est…
-
… ta maîtresse ? Oui, je sais. N’oublie pas que je perçois certaines choses, Geoffroy. Je serais une piètre oracle dans le cas contraire, tu ne crois pas ?
Le jeune homme plissa les yeux et contracta sa mâchoire. Il devinait déjà la réaction de sa sœur avant même qu’il n'en dise davantage.
-
Tu dois te cacher, Héra, je ne veux pas qu’elle te voie !
Héra fronça les sourcils, piquée dans son honneur et dans son rang de comtesse. Peu après son réveil, elle avait perçu un flash : celui d’une femme italienne à la beauté méditerranéenne, capable de déclencher passions et ennuis avec une facilité déconcertante. Elle ignorait son identité, mais elle savait déjà que Geoffroy tomberait aisément sous l’envoûtement de cette femme.
Face à l’insistance de son frère, tremblant comme une feuille et le regard presque suppliant, Héra adoucit néanmoins son expression avant de se rapprocher de lui.
-
Tu sais bien que tu peux compter sur moi, Geoffroy, finit-elle par dire.
Soulagé, il s’affala sur le canapé. La sonnette retentit une nouvelle fois : il avait sous-estimé l’insistance de Francesca. Elle n’était pas du genre à repartir après un simple coup de sonnette.
-
Va dans la salle de bain. Tu pourras sortir quand je l’aurai persuadée de partir.
Héra fit mine de se lever, mais Geoffroy bondit immédiatement du canapé lorsqu’il comprit qu’elle ne se dirigeait pas vers la salle de bain, mais vers la porte.
-
Attends, attends ! répéta-t-il, le souffle haletant. Que fais-tu, Héra ?
-
Je crois que tu m’as mal comprise, petit frère. Il n’est pas question que je me cache ou que je m’éclipse par la petite porte.
-
Héra ! Tu m’as dit que je pouvais compter sur toi ! Non ! Arrête… Rah ! Ce n’est pas vrai !
Têtue et fonceuse, la comtesse du Hainaut actionna un bouton pour ouvrir la porte. Derrière elle, Geoffroy faisait les cent pas, incapable de trouver une explication plausible à la présence de sa sœur chez lui.
En découvrant la visiteuse, furieuse d’avoir tant attendu, Héra reconnut aussitôt la femme de sa vision : superbe, arrogante, impatiente, une véritable croqueuse de diamants qui n’avait pas froid aux yeux. Le tempérament du Sud de Francesca éclata tel un volcan prêt à déchaîner des torrents de lave et de colère. Elle considéra immédiatement Héra comme une rivale ayant usurpé sa place.
-
Qui êtes-vous ?! lança-t-elle avec dédain.
-
Vous aviez rendez-vous ? répondit Héra d’un ton cynique.
-
Geoffroy, tu n’es qu’un stronzo !
Il soupira longuement en se grattant la tête. Si seulement Héra l’avait écouté, il ne se retrouverait pas une nouvelle fois au cœur d’une crise de jalousie où il devait justifier chacun de ses gestes. Malgré son sourire de façade et ses cernes bien visibles, Geoffroy opta pour la voie de l’apaisement.
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Salut, Francesca. Je vois que tu as fait connaissance avec ma sœur, la comtesse du Hainaut.
La colère de Francesca mit du temps à s’effacer, remplacée progressivement par une curiosité suspicieuse. Elle ignorait tout de la comtesse du Hainaut, comme d’une grande partie de la famille de son jeune amant. En réalité, l’entourage de Geoffroy n’entrait nullement dans ses projets ; elle venait du sud de l’Empire Europa et ne s’intéressait guère aux vieilles dynasties impériales.
Il l’invita à entrer, tandis qu’Héra savourait silencieusement l’effet de surprise provoqué chez cette femme qu’elle considérait déjà comme un parasite. Francesca s’installa sur le canapé aux côtés de Geoffroy. Héra observa le couple, séparé par quinze années d’écart, d’un œil sévère : c’était clairement son jeune frère qui s’était laissé envoûter par cette femme coriace, même s’il aurait affirmé le contraire.
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Veuillez m’excuser, comtesse. Je vous ais prise pour quelqu’un d’autre.
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Oublions cela, répondit Héra avec un sourire faussement bienveillant.
Francesca tourna son attention vers Geoffroy. La colère demeurait visible sur son visage bronzé et soigneusement maquillé.
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Pourquoi tu ne réponds à aucun de mes appels, Geoffroy ?
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Je n’ai pas eu le temps, répondit-il sans conviction.
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Et tu comptais me lâcher de cette façon ?
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Chérie, évitons de faire une scène devant ma sœur, tu veux ?
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Bene, on en reparlera. J’ai appris ce qui est arrivé à Nicolas Pastor. De vilaines rumeurs disent que tu serais le coupable.
Geoffroy se mura dans le silence et détourna le regard. Il acceptait beaucoup de choses, mais certainement pas que son honneur soit sali par une bande de fonctionnaires incompétents ou des journalistes avides de sensations pour alimenter leurs torchons numériques.
Il n’eut pourtant pas le courage de s’emporter face à Francesca et de donner raison à ses détracteurs. Il devait rester digne, nier avec honneur sans chercher à se victimiser. Pourtant, l’Italienne semblait sincèrement inquiète. Geoffroy nota cette marque d’attention, mais son esprit demeurait trop confus pour distinguer la sincérité des faux-semblants qui animaient leur relation.
Ce fut Héra qui brisa cet étrange silence..
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Et vous y croyez, à ces rumeurs ? demanda-t-elle avec hauteur.
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J’ose espérer que ce n’est pas le cas..
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Je n’ai pas tué Nicolas, si c’est ce que tu veux entendre. Maintenant que tu as les réponses à tes questions, tu t’en vas..
Francesca écarquilla les yeux. Héra, elle, fut agréablement surprise par le changement de ton de Geoffroy.
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Pardon ? Comment oses-tu me parler de cette façon ? s’énerva Francesca.
Les yeux de Geoffroy s’illuminèrent légèrement, tandis que sa voix devenait plus profonde, presque envoûtante. Elle résonnait comme une douce mélodie capable de contrôler temporairement quiconque accordait trop d’attention à cette voix harmonieuse. Durant un bref instant, Héra elle-même sentit l’influence insidieuse du pouvoir de son frère, mais elle avait grandi à ses côtés et appris à résister à cette capacité. Feu la comtesse Mélissa Roselys et son mari Roger, les parents de Geoffroy, Héra et Illyria, avaient autrefois demandé conseil à Jeanne afin de limiter l’influence du jeune homme sur ses proches.
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Je te parle correctement. Tu vas m’embrasser avant de partir, puis te souvenir que nous avons passé un bon moment ensemble et que nous ne nous sommes jamais disputés aujourd’hui. Tu ne m’appelleras plus pendant plusieurs jours.
Francesca sentit sa volonté fléchir malgré elle. Incapable de résister, elle obéit aux injonctions de Geoffroy. Elle l’embrassa délicatement avant de reprendre le chemin de la porte et de quitter l’appartement comme si rien ne s’était passé.
Héra demeura figée quelques secondes, jusqu’à ce que son frère retrouve son calme et se serve un café noir.
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Héra, je sais ce que tu vas dire..
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Que vais-je dire ?
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Que je n’aurais pas dû faire ça, que ce n’est pas bien. Je connais la chanson.
Héra hocha lentement la tête, une pointe d’hilarité dans la voix.
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Au contraire, je me demandais surtout comment tu allais te débarrasser de cette harpie. J’ose croire que tu ne te sers pas de ton don pour… enfin…
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Tu as perdu la tête ? s’agaça Geoffroy en tournant sa cuillère dans la tasse encore chaude. Je ne peux pas forcer quelqu’un à tomber amoureux de moi, et tu le sais très bien.
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Ce n’est pas difficile, mon cher frère. Toutes les femmes rêveraient de tomber amoureuses de toi.
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Ne flatte pas ma vanité, Héra. Je pense avoir d’autres problèmes à régler.
Geoffroy prit place sur la terrasse de son somptueux appartement, offrant une vue imprenable sur l’ensemble de Monaco et la mer scintillante. Le soleil brillait à son zénith, tandis que l’été étouffant de cette dernière année du XXIe siècle laissait présager un réchauffement climatique toujours plus brutal. Il enfila une paire de lunettes de soleil pour contempler le paysage lorsque Héra vint le rejoindre, saisie par l’impression soudaine que quelque chose n’allait pas.
Un flash la traversa aussitôt, bref mais d’une violence tragique. Elle aperçut Geoffroy en larmes dans son lit, incapable de se remettre de la disparition de son ami, écrasé également par les accusations de meurtre pesant sur lui. Lorsqu’elle revint à elle, Héra de Hainaut choisit instinctivement d’abandonner sa hauteur habituelle pour accompagner son frère avec davantage de douceur et de patience.
Elle mit à son tour ses lunettes de soleil afin de profiter de ce moment paisible où les notifications numériques, le jugement populaire et les ennuis judiciaires semblaient enfin incapables de venir troubler cette quiétude éphémère. Héra tourna légèrement le visage vers Geoffroy, qui respirait lentement, perdu dans ses pensées. Elle savait que son petit frère était loin d’être parfait, mais elle l’aimait profondément, tout comme sa sœur Illyria, malgré la jalousie qui persistait parfois entre elles. Elle s’était juré de le protéger, quelles qu’en soient les conséquences.
Sans dire un mot, Héra tendit la main vers lui. Frère et sœur n’eurent nul besoin de parler davantage. Geoffroy serra doucement la main de sa sœur comme on s’accroche à une présence rassurante au milieu d’une tempête intérieure. Il la remercia de cette attention silencieuse par un léger sourire avant de laisser la brise méditerranéenne rafraîchir sa peau. Héra, quant à elle, savourait cet instant précieux auprès de lui, refusant pour une fois de le juger ou de l’enfoncer davantage.
Ils profitèrent de cette parenthèse suspendue pour relâcher la pression, oublier un instant la folie des notifications, des réseaux, du paraître et des réputations détruites en quelques secondes. Geoffroy en oublia même son café, tandis qu’Héra finit par relâcher doucement sa main, sentant elle aussi un poids invisible s’alléger.


Préface
Il est beau, il séduit sans le vouloir.
Geoffroy est un jeune homme en exil, loin de sa terre natale d'Arras.
Il goutte à la liberté autant qu'il chérit ses conquêtes,
et une seule semble capter son esprit, attisant ses désirs les plus enfouis, sans qu’il ne parvienne à se l’expliquer. Ou serait-ce qu'un jeu de passions brulantes ?
Le jeune dandy vit dans un somptueux appartement, au cœur de la ville enclavée de Monaco, tombée sous domination impériale depuis plusieurs décennies.
Cette ville respire la richesse, tandis que la rumeur et les intrigues s’y propagent sans relâche, glissant d'un murmure à l'autre.
Le benjamin de l’illustre famille Roselys ne souhaite guère se mêler de politique ni de complots ; il aspire avant tout à mener des affaires lucratives aux côtés de Nicolas Pastor, son associé.
Son amour interdit avec une femme mariée, tout comme son inconscience face aux risques, rendent Geoffroy particulièrement vulnérable.
Sa voix hypnotique ne peut pas tout résoudre,
car il ne cherche ni à contrôler, ni à dominer.
Ses mots séduisent, tout comme son charme irrésistible.
Il souhaite seulement tracer son propre chemin, malgré les rappels incessants de son passé, sans percevoir que certaines trajectoires ne dévient jamais.
Les destins brisés sont inéluctables.



