


Le prix du sang
Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.
Bertolt Brecht
(Écrit par Cyril J.)
6 935 mots

Ludovik

Yesenia

Thackeray

Chapitre 1
Le chapitre qui suit ne convient pas à un jeune public.
Année 2101 (septembre)
En septembre 2101, plusieurs mois avant la perte de sa mère, Ludovik, qui vivait dans le quartier fermé de Port Morris à New York (Fédération Unie), avait découché pour rendre visite à Yesenia Orlad peu avant minuit. La jeune femme de vingt-et-un ans était reconnaissable entre mille dans la rue : ses cheveux teints en rose, coiffés à la mode punk et rasés sur le côté gauche de son crâne, ainsi que ses nombreux tatouages qui couvraient une grande partie de son corps avec un esthétisme assumé.
Ils s’étaient rencontrés lors d’une soirée, et Ludovik, dix-huit ans, habituellement réservé et peu enclin à rechercher une relation charnelle, s’était laissé tenter par cette jeune femme qui savait ce qu’elle voulait. Ludovik et Yesenia couchaient régulièrement ensemble dans le plus grand secret, car le trafiquant ne pouvait se permettre de laisser transparaître une « faiblesse » de cœur dans un monde gouverné par les hommes, où les femmes ne servaient souvent que leurs propres intérêts. Yesenia, de son côté, savourait ces instants de complicité avec une ardeur telle que Ludovik en restait désarmé, les rôles complètement inversés. Lui, le petit caïd au visage d’ange, ne comprenait pas pourquoi il n’arrivait pas à dominer cette jeune femme qui, sans peine, le menait à sa guise durant leurs actes charnels. Et cette relation ambiguë et secrète était devenue l’exception dans la ligne morale de Ludovik.
Quoi qu’il en soit, leur relation ne se résumait pas au sexe, et il n’y avait aucune transaction ou marché conclu pour s’unir. Ludovik et Yesenia partageaient la passion du tatouage, considéré comme un ornement artistique et esthétique indispensable pour se faire un nom dans le milieu de la pègre. La jeune femme maniait son aiguille avec minutie et talent, prête à répondre à toutes les demandes de ses clients. Mais pour Ludovik, il ne s’agissait pas d’une simple prestation : Yesenia le tatouait gratuitement, sans jamais tenir compte du temps ni du motif. Elle profitait de ces occasions pour contempler Ludovik durant des heures, et le forcer à gouter au calme, à laisser de côté le caïd pour de délicieux moments.
Les tatouages du jeune homme ondulaient sur son corps élancé, finement sculpté et imberbe, résultat d’un entraînement et d’une musculation intensive dans les salles de sport improvisées des caves malfamées de Port Morris. Les jeunes n’avaient pour seule échappatoire que cette distraction, dans un monde brutal où la force et l’image pesaient bien plus que les possessions matérielles. Être riche n’offrait aucune véritable sécurité, sinon celle d’être spolié tôt ou tard par des gangs de voleurs chevronnés.
Yesenia pratiquait son art « à la méthode moderne », c’est-à-dire avec une encre capable de s’estomper au fil du temps sans abîmer l’épiderme et tester de nouveaux tatouages. En plus de son visage sérieux et froid, Ludovik dégageait une assurance telle, à son âge, qu’il inspirait autant la crainte que le respect, car la douceur et la gentillesse n’avaient plus leur place dans un cœur glacé par des années de violence.
Il n’en demeurait pas moins que son charme et sa réputation grandissante faisaient languir une majorité de jeunes femmes prêtes à tout pour le séduire ou le corrompre, sans réel succès. Intransigeant mais jamais cruel, le jeune homme aspirait à se faire connaître au sein de la pègre, cultivant l’image d’un dur à cuire qui conservait pourtant des principes très éloignés de ceux des criminels rôdant dans les rues de cette partie oubliée de New York. Mais les principes peuvent vaciller à tout moment.
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Mais, qu’est-ce que… ? fit Ludovik, surpris.
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Chut, ordonna Yesenia.
Ce matin-là, le jeune homme était couché, nu, les mains à plat sur le drap, observant le plafond. Il gémissait, incapable de retenir les râles de plaisir qui traversaient tout son corps. À ses côtés, Yesenia poursuivait sa fellation avec une application silencieuse. Elle réaffirmait, une fois de plus, par cet acte sexuel, qu’elle le contrôlait aussi aisément que le plaisir qui prenait possession de lui. Ludovik tremblait, repoussant autant qu’il le pouvait cette jouissance pour prolonger l’instant, son cœur battant à tout rompre, ses doigts crispés sur les draps au point de lui faire mal aux articulations. Il était pris au piège dans cette marée, et Yesenia maintenait son bassin tout en caressant son corps et ses testicules. La tatoueuse ne dissimulait qu’à peine son amusement à pousser Ludovik dans ses retranchements, puisqu’elle l’avait réveillé en douceur par des câlins et des baisers, comme à chaque fois. Mais cette fois-ci, entreprenante et audacieuse, elle le prit par surprise, et Ludovik ne pouvait lui résister.
Elle jetait parfois un regard vers le visage du jeune homme, crispé, transpirant, bouillonnant d’un plaisir impossible à contenir. Elle savait parfaitement comment atténuer la pression tout en continuant, avec une taquinerie presque machiavélique, uniquement pour prolonger son affaire.
Il gémissait avec une innocence perceptible jusqu’à l’éjaculation, emporté dans une danse effrénée où les nerfs et les muscles de son corps s’affolaient. Il laissa échapper un râle d’extase étouffé à se mordre la lèvre inférieure, tandis que Yesenia poursuivait encore quelques instants jusqu’à l’épuisement de sa proie. Ludovik ouvrit les yeux, la respiration bruyante, le corps en sueur. C’était incroyable, une délivrance totale, une bouffée d’oxygène qui l’extirpait un instant du monde impitoyable dans lequel il vivait.
Yesenia se passa un mouchoir sur la bouche et se rallongea aussitôt auprès de lui. Ludovik glissa une main sur ses yeux pour dissimuler des larmes de plaisir. Il ne pouvait avouer qu’il vivait trop rarement des moments de bonheur aussi intense, et il croyait à tort que ces larmes étaient seulement réservées aux personnes faibles. Il était vaincu, exténué, mais heureux. Cette sensation fugace s'évaporait aussi rapidement que la cigarette qu'il venait d'allumer. Ils respiraient ensemble, collés l'un contre l'autre comme un véritable couple.
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Tu me rends fou, murmura Ludovik, brisant le silence de l’instant.
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Ce n’est rien ça, juste une… petite mise en bouche, s’amusa-t-elle.
Il trembla de nouveau, traversé par un mélange d’excitation et de crainte, comme s’il oscillait entre l’envie de connaître la suite et la peur d’être emporté dans un nouvel élan auquel il ne pourrait opposer aucune résistance. Avouer sa position de dominé serait un parfait non-sens.
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Je pense qu’il est temps que je parte, finit-il par dire en replaçant son caleçon.
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Déjà ? fit Yesenia, surprise. Nous aurions pu petit-déjeuner ensemble.
Ludovik continua de se vêtir, puis passa quelques instants à peigner ses cheveux blonds mi-longs avec un style branché et moderne. Ses piercings à l’arcade sourcilière droite, dans le creux du nez et sous la lèvre inférieure accentuaient son image de « mauvais garçon », tout en conservant un certain esthétisme.
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Nous ne sommes pas un couple, Yene’, répondit Ludovik avec froideur. Je pensais que nous étions clairs sur ce point.
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Oui, bien sûr, ne te méprends pas, continua Yesenia en se redressant sur le lit.
Ludovik tourna le visage vers elle, et son attention fut happée par la beauté de son corps entièrement tatoué, véritable œuvre d’art vivante. Durant un bref instant, il hésita à sonder le sens réel de cette relation où il lâchait entièrement prise, où il n’avait plus à jouer un rôle. Elle représentait une exception, une concession choisie, presque nécessaire, pour permettre à son cœur et à son esprit de retrouver foi en la condition humaine.
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Je crois que c’est toi qui es perdu, mon beau Ludo’, lança Yesenia en se levant pour allumer une cigarette. Je ne souhaite pas que nous devenions un couple, mais tu as vite cerné ma façon d’être. Personne ne me domine, ici. Maintenant, j’ose espérer que je ne suis pas juste un plan cul pour toi, et que ma générosité avec mes tatouages ne me vaudra pas d’ennuis.
Le jeune homme ressentit une brisure soudaine. La sincérité de Yesenia était telle qu’il ne pouvait imaginer un seul instant qu’elle lui mente.
Ludovik écrasa sa cigarette dans un cendrier de fortune en observant le soleil qui s’élevait déjà à l’est. Son visage ne montrait aucune véritable expression, préférant conserver une attitude froide et détachée.
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Tu as ma parole. Personne ne sait pour nous deux, seulement que tu me tatoues. Et je ne pense pas être le seul que tu déshabilles ici.
Elle s’approcha de lui avec une lenteur calculée, exhalant la fumée avec une grâce presque irréelle. Ludovik eut l’impression de voir une sirène onduler dans l’eau pour l’attirer vers des profondeurs où il serait irrémédiablement englouti.
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Tu as raison. Mais les autres ne sont pas comme toi. Tu es tellement réceptif que je te place au podium de mes préférés… peut-être même en première position, s’amusa-t-elle.
La jeune femme posa alors sa main sur la braguette de Ludovik pour appuyer ses mots, dissipant tout doute quant à ses intentions. Mais cette fois, le jeune homme tint bon, malgré la bataille intérieure où il rêvait de se laisser complètement aller. Trop tard : le caïd reprenait le dessus, malgré le tambourinage dans sa poitrine, et il écarta d’un geste rapide la main baladeuse de Yesenia. Elle comprit aussitôt que sa proie lui résistait encore dans ces moments banals et qu’ils n’étaient pas faits pour une véritable vie de couple. Comme Ludovik, elle souhaitait préserver son indépendance plutôt que de devenir la simple maîtresse d’un criminel à la réputation grandissante.
Elle enfila un t-shirt et un petit short en jean, sans aucun sous-vêtement. Ludovik préféra clore cette conversation avant qu’elle ne prenne une tournure indésirable.
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Je reviendrai bientôt.
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Plutôt vague comme promesse de retour. C’est moi qui te joindrai quand l’envie s’en fera sentir, et si tu es disponible pour qu’on couche ensemble. Si tu veux me parler de n’importe quel sujet, ou si tu souhaites tester de nouveaux tatouages, tu es le bienvenu. Mais je ne veux en aucun cas être mêlée de près ou de loin aux « Bloody Tattoos ». Je ne ferai aucune exception sur ce point.
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Entendu. Merci, Yene’.
Contrairement aux autres fois, Ludovik caressa doucement la joue gauche de Yesenia, où un petit cœur tatoué en violet foncé ornait sa peau. La jeune femme fut surprise par ce geste de tendresse qui ne lui ressemblait pas, ressemblant plutôt à un adieu matinal après une nuit merveilleuse. Il devait certainement clarifier plusieurs choses avant de franchir l’étape suivante, cherchant encore un équilibre entre une vie rythmée par les trafics et la survie, et l’intimité qu’il s’autorisait par ailleurs pour relâcher une pression trop intense.
***
Après avoir quitté Yesenia Orlad dans son petit appartement, Ludovik se rendit dans sa salle de sport préférée. Aménagée dans un ancien garage désaffecté, elle était tenue par Greg’, un malfrat notoire qui utilisait le lieu pour recueillir les orphelins du quartier, les entraîner et les conditionner afin de servir les intérêts délétères de la pègre. Seule la force des muscles comptait avant que la discipline et l’asservissement ne prennent le relais, et Ludovik n’avait pas échappé à ce traitement. C’était, pour lui, le seul moyen efficace, encore aujourd’hui, de se vider l’esprit et d’oublier ses conditions de vie difficiles.
Il frappait sans relâche un sac, les poings enveloppés dans un ruban d’entraînement. La violence de ses coups augmentait au rythme de ses pensées, attisées par la situation ambiguë avec Yesenia. Le jeune homme refusait catégoriquement d’apparaître comme faible, dominé par une femme lors de leurs ébats passionnés. Cela ne devait surtout pas se savoir : sa réputation fondrait comme neige au soleil, et tous ses efforts pour gravir les échelons de la pègre seraient réduits à néant. Entre deux frappes puissantes dans le sac rouge, il en vint à douter, imaginant l’éventualité que Yesenia le trahisse en révélant cette part de lui qu’il voulait enfouir au plus profond. Un homme viril et fort ne pouvait tolérer le moindre doute quant à sa capacité à dominer autrui s’il souhaite conserver sa réputation intacte.
Mais, de l’autre côté, il était déchiré par la nécessité de poursuivre cette relation, car il en avait terriblement besoin. Se forger le corps et l’esprit exigeait des sacrifices indéniables : la solitude, le déni, l’étouffement des émotions. Ludovik voulait connaître davantage Yesenia, percer cette part sombre de son histoire qu’elle taisait à tout le monde, et comprendre ce qui l’avait poussée à vivre dans les quartiers les plus dangereux de New York.
Un homme à l’allure distinguée, vêtu d’un costume noir cintré hors de prix, s’approcha lentement dans la salle de sport improvisée. Tout le monde s’immobilisa, hormis Ludovik qui continuait d’abattre sa rage sur le sac. Thackeray Barms, le « Boss des Boss », chef du dangereux gang des Bloody Tatoos, régnait d’une poigne de fer sur tout le quartier de Port Morris. Ses cheveux courts coiffés en arrière, ses lunettes sombres et sa barbe brune impeccable lui donnaient l’allure d’un homme d’affaires respectable. Mais le plus marquant restait ses tatouages visibles jusqu’au cou : chez les Bloody Tatoos, chaque membre devait être entièrement tatoué avec le sang de leurs victimes. L’encre standard des tatoueurs modernes était considérée comme impure, et chaque parcelle de peau devenait un mausolée dédié aux rivaux tombés dans une lutte acharnée.
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Ludo’, cria Greg’, le chef de la salle. Le Boss est là !
Ludovik continua de frapper, aveuglé par sa colère. Thackeray posa une main sur son épaule. Ludovik retint in extremis le geste réflexe qui aurait pu le conduire à lui briser le visage, comprenant immédiatement son erreur.
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Beau réflexe, Ludovik, sourit Thackeray.
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Excusez-moi, monsieur. Je ne voulais pas vous manquer de respect. Je ne vous ai pas entendu arriver.
Le Boss posa un regard bref sur le sac martyrisé depuis plus de vingt minutes et arqua un sourcil.
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D’où te vient une telle rage ? demanda-t-il. Si ce sac était une personne, je doute qu’il ait encore forme humaine.
Ludovik hésita. Il lui était inconcevable d’évoquer ses problèmes intimes avec Yesenia. Le regard impénétrable de Thackeray, dissimulé derrière ses lunettes, ajoutait à sa tension. Mais il avait appris à maîtriser ses émotions, même face au Boss.
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Cela me permet de rester en vie, de continuer, peu importe ce qui arrive, répondit-il simplement. Je sais me battre et me défendre.
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Bravo. Prenez exemple sur Ludovik, les garçons, lança Thackeray à l’assemblée. Je veux des gars comme ça dans mon organisation, pas des chiffe-molles qui se plaignent à longueur de journée.
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Merci, monsieur.
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Viens, j’ai un boulot pour toi.
L’attention générale se cristallisa sur Thackeray : personne n’aurait osé remettre en doute sa parole. Certains voyaient Ludovik comme un opportuniste, d’autres l’admiraient pour son ascension fulgurante. Le Boss invita Ludovik à le suivre dans le bureau, escorté par deux hommes de main austères, ainsi que Greg’.
Ludovik essuya la sueur sur son torse et son débardeur à l’aide d’une serviette. Avant que quiconque ne puisse réagir, Thackeray claqua des doigts. Ses gardes du corps saisirent Greg’ et le rouèrent de coups avec une violence inouïe. Il perdit plusieurs dents sous l’impact et était incapable de se défendre.
Ludovik observa la scène avec effroi. Greg’ était un salaud, certes, mais il veillait sur les jeunes du quartier avec une forme de dévotion. Le voir battu à mort le plongea dans un état de sidération, et son cœur se serra lorsque les coups cessèrent enfin.
Thackeray s’approcha de Ludovik et lui tendit une arme. Le jeune homme, perdu, ne comprenait rien.
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Tue-le.
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Mais… ?
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Tue-le, répéta Thackeray, implacable.
Piégé, paralysé par la situation, Ludovik inspira profondément et dirigea le canon vers la tête de Greg’. Ses doigts tremblaient, incapables d’appuyer sur la détente. Mais il se rappela que, pour survivre, il fallait obéir, ne pas poser de questions, devenir un outil. Rien de ce qu’il pourrait dire ou faire ne sauverait Greg’. Autour d’eux, les jeunes observaient la scène avec des yeux stupéfiés.
Il tira. C’était lui ou Greg’. Ludovik avait choisi son camp. Le pauvre homme n’aurait pas survécu à un tel déchaînement de violence ; il fallait abréger son agonie.
Mais une question brûlante traversait l’esprit de Ludovik et de tous ceux présents : pourquoi ?
Thackeray reprit l’arme.
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Tu as bien fait. Je voulais mesurer ta capacité à tuer. Rien de mieux qu’une situation réelle, avec quelqu’un que tu as connu, pour te mettre directement dans le bain. Le cœur n’a plus sa place dans notre milieu, Ludovik.
Le jeune homme resta muet. Thackeray seul avait la parole.
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Vous deux, donnez ce qui reste de ce traître à mes chiens. J’aurais préféré m’en charger moi-même : j’aime prendre mon temps quand je torture quelqu’un qui a osé me trahir.
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Il méritait de mourir alors, répondit Ludovik d’une froideur qui impressionna Thackeray.
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Bien dit. Je t’autorise à diriger cette salle si tu le veux, et j’aimerais que tu travailles davantage pour moi, Ludovik.
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J’en serai honoré, monsieur.
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Nous nous reverrons. Adieu.
Ludovik observa chaque personne présente dans la salle de sport, médusée et sidérée par la scène, incapable d’admettre que Greg’ ait pu être un traître. Personne n’osa remettre en doute sa capacité à tuer de sang-froid sur un simple ordre, ni le respect qui lui était désormais dû.












