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Lucas Roselys

Lucas

Erik Olsson

Erik

Hannah Galaway

Hannah

Sidonie Wallorn

Sidonie

Cadre

CHAPITRE 12

«RÉALITÉ DISSONANTE»

Année 2116 | 25 novembre, 5 h 40 – Site Alpha détruit, Los Angeles - Californie

L’obscurité était si dense que nul ne distinguait quoi que ce soit à quelques mètres. Après de longues secondes de nausée, les quatre variants, encore étourdis d’avoir échappé à la mort, furent saisis d’effroi : le site Alpha semblait entièrement détruit. Il ne subsistait que des murs calcinés, des débris de béton et d’objets amoncelés de part et d’autre. Des brèches béantes et un plafond effondré laissaient s’engouffrer un vent glacial. Les courants d’air les pétrifièrent aussitôt, semblables au souffle pernicieux et implacable de la Mort précédant son passage. Aucune technologie ne fonctionnait, et l’absence totale de bruit donnait l’illusion qu’aucune âme ne rôdait dans les parages. La situation aurait été bien pire si le site Alpha était demeuré intact, avec ses habitants prisonniers à l’intérieur, mais cette pensée n’apporta aucun réconfort au groupe. Une sourde angoisse s’empara des survivants, une peur insidieuse, presque tangible, leur murmurant que Sidonie avait commis une erreur en rejoignant un futur où l’espoir avait disparu, au lieu de retourner dans le passé. Quoi qu’il en soit, la lassitude et la terreur les empêchèrent de parler ou de fuir.

Tous, hormis Sidonie, se tenaient par la main, blottis les uns contre les autres dans un renfoncement de gravats susceptible de les dissimuler jusqu’à l’aube de cette nuit sans lune ni étoiles. Erik, par télépathie, leur ordonna de ne pas parler, de ne produire aucun son, avouant en même temps sa peur viscérale de cette obscurité oppressante. Tous ressentirent sa phobie, une angoisse si vive qu’elle se mêla à la leur, poussant Lucas à poser doucement sa main sur les yeux du jeune homme pour apaiser son esprit. Erik ne devait pas sombrer : il demeurait leur seul espoir si quelqu’un, ou quelque chose, approchait dans leur direction.

Hannah tourna lentement sa main pour transformer temporairement les vêtements de ses camarades pour affronter le froid nocturne. Ils portaient désormais de chaudes vestes.

Sidonie, recroquevillée à quelques centimètres d’Hannah, refusait de se reposer près d'Hannah. Sa main pressait le flanc de sa hanche, où une douleur lancinante pulsait sans répit. Dans la torpeur de la nuit, rythmée seulement par le vent et la respiration saccadée de ses camarades, elle finit par lâcher prise, s’abandonnant à la peine. Le trépas de Kahlan, l’amour de sa vie, ainsi que la mort de nombreux alliés quelques instants plus tôt, avaient creusé un vide abyssal dans son âme. Ses larmes silencieuses glissaient sur son visage crispé par le désespoir. Il était désormais trop tard pour revenir en arrière : le temps, implacable, refusait qu’on altère les événements qu’il avait déjà gravés dans sa trame. Elle ne pouvait plus retourner dans cette réalité qui venait de sombrer dans le chaos.

Lucas, quant à lui, refusait d’admettre qu’il avait survécu en fuyant sans se battre. Son seul réconfort résidait dans le fait de ne plus être seul cette fois-ci : Erik, Sidonie et Hannah partageaient désormais le même destin. Pourtant, son esprit torturé ne parvenait pas à accepter l’idée que Jane et les autres n’aient pas opposé de résistance avant la destruction finale du site Alpha, car plus rien n’était certain désormais. Seule Sidonie connaissait le sort d’Andras et de Lydia, fauchés durant l’assaut par les soldats et les machines de la BMRA. Malgré cette épreuve, Lucas se jura de protéger coûte que coûte ses compagnons, comme il l’avait promis à Sidonie lors de leur fuite de Seattle. 

Blotti contre son torse, Erik tremblait comme une feuille malgré sa chaude veste, incapable de se calmer, terrassé par l’ampleur de ce qu’ils venaient de vivre. Hannah, plus aguerrie après plusieurs missions périlleuses et un entraînement rigoureux, demeurait maîtresse d’elle-même, non sans effort. Elle posa doucement sa tête contre la clavicule de Lucas, tout en serrant la main d’Erik contre la sienne. Il gémissait, incapable de retenir ses sanglots.

 

Aucun d’eux ne trouva la quiétude durant les longues heures qui suivirent. La fatigue finit par faire son œuvre, les forçant à sombrer dans le sommeil malgré l’inconfort extrême de leur situation. Aux alentours de six heures trente du matin, peu après l’aube, Lucas ouvrit les yeux, endolori d’avoir dormi assis et transi par le froid qui lui rongeait la peau. Erik dormait encore contre lui, tandis qu’Hannah s’était visiblement levée. En balayant les environs du regard, le jeune homme paniqua. 

  • Réveille-toi… Allez ! murmura Lucas, l’inquiétude vibrant dans sa voix.

  • Qu’est-ce qui se passe ? demanda le Suédois en relevant la tête, les joues rosies par le froid.

  • Je ne sais pas où sont les filles. 

  • Appelons-les... Mmh !

 

Lucas plaça aussitôt sa main sur la bouche d'Erik. 

 

  • Non ! On risque de se faire repérer, lança-t-il en la retirant. Tu ressens leurs pensées ?

 

Erik ôta son bandeau anti-télépathie afin de tenter de capter une émanation mentale provenant de Sidonie ou d’Hannah, mais l’inquiétude de Lucas brouillait tout. Il ressentit aussitôt la même angoisse que son camarade, ce qui l’empêcha d’exploiter sa télépathie et le plongea dans une inquiétude plus profonde encore. Jane avait raison : Erik manquait cruellement d’entraînement et de maîtrise pour utiliser ses capacités psychiques sur le terrain sans subir de perturbations mentales.


Ils grelottaient tous les deux, claquant des dents, le nez rougi par le froid. Le vent s’était renforcé malgré la présence du soleil, qui ne réchauffait plus rien en cette fin de mois de novembre 2116. Les deux jeunes hommes n’avaient d’autre choix que d’attendre le retour des deux femmes, plutôt que de partir à leur recherche sans la moindre piste valable. Lucas saisit son catalyseur et l’activa, tandis qu’Erik s’emparait d’une barre de fer, prêt à se défendre en cas d’attaque. 

Ils entendirent quelqu’un marcher non loin de leur position, s’attendant à ce que ce soit Hannah et Sidonie revenues. Lucas et Erik échangèrent aussitôt un regard inquiet : cela ne pouvait pas être Sidonie ou Hannah. La personne, ou la chose, qui se déplaçait semblait traîner quelque chose au sol, exhalant un souffle inhumain à peine perceptible dans le vent. Le râle rauque émanant de la créature fit comprendre à Erik qu’il s’agissait d’un variant contaminé, en quête d’une proie. Leur respiration s’accéléra, tout comme les battements affolés de leurs cœurs. 

Pourtant, malgré la détresse de la situation, Lucas trouva le courage de s’appuyer sur ses capacités et sur l’entraînement reçu à NickroN pour tenter de sauver sa vie et celle d’Erik. Il se pencha vers lui, l’obligeant à se redresser, et lui retira son bandeau.

  • Quoi qu’il arrive, tu restes près de moi, compris ?

  • Oui… d’accord, répondit Erik d’une voix tremblante.

  • On y va à trois. Un… deux… trois !

Lucas et Erik attaquèrent de front l’ignoble variant contaminé, qui se mit aussitôt en position d’attaque. Ils constatèrent que les bras de la créature s’étaient allongés d’environ un mètre, traînant au sol dans un mouvement grotesque. Ses dents acérées, pointues comme des lames, auraient transpercé quiconque n’opposerait aucune résistance. Vraisemblablement un homme chauve avant sa transformation, sa peau blanchâtre, chauffée par la lumière du soleil, pourrissait à vue d’œil, malgré les lambeaux de vêtements encore accrochés à sa carcasse. Une partie de ses viscères avait été tranchée, sans doute lors d’une attaque antérieure, l’ayant condamné à un destin pire que la mort.

Lucas frappa la créature avec son bâton de métal, tandis qu’Erik tenta de la faire chanceler en visant ses jambes. Lucas lui cria de viser la tête, centre névralgique et point faible à prioriser. Le monstre riposta à la vitesse de l’éclair, forçant Lucas à se baisser pour éviter une griffure fatale. Erik l’évita de justesse en tombant en arrière, et l’adrénaline le poussa à se relever aussitôt pour ne pas être éventré s’il restait immobile. Lucas l’aida à reprendre appui en lui tendant le bras, puis matérialisa un faisceau d’énergie en pointant l’extrémité de son catalyseur vers la tête de l’infecté. 

Semblable à un laser blanc, le tir pulvérisa le cerveau de la créature. Lucas reprit son souffle, les muscles tremblants. Erik, encore sous le choc, agrippait le bras de son camarade avec une détermination farouche. 

Ils savourèrent cette maigre victoire quelques secondes à peine, avant que deux autres créatures ne se jettent sur eux. L’une d’elles saisit Lucas à la gorge et le mordit profondément. Erik hurla de rage et asséna plusieurs coups à la créature, qui maintenait toujours son camarade prisonnier de ses crocs, semblables à ceux d’un vampire. La seconde créature lui mordit le pied, et Lucas se retrouva incapable de se défendre.

Erik frappa de toutes ses forces jusqu’à fracasser la boîte crânienne de l’infecté qui mordait Lucas au pied. La seconde créature, cependant, continuait de s’acharner sur le cou de Lucas. Erik se concentra et prit le contrôle psychique du monstre, le contraignant à subir les coups du jeune homme armé de sa barre de fer. Il frappait sans relâche, libérant sa rage, sa haine et toute sa force contre l’ennemi soumis à son emprise mentale. Une fois la créature morte, Erik se précipita vers Lucas, qui agonisait au sol.

Il plaqua sa main contre la plaie béante à la gorge du jeune homme pour tenter de limiter l’hémorragie, mais le sang s’échappait trop vite. Le télépathe se retrouva totalement démuni. Il pleurait de désespoir, conscient que même s’il parvenait à le sauver, Lucas finirait tôt ou tard par se transformer à son tour en créature féroce.

  • Tue-moi.

  • Non… je ne peux pas. Je ne peux pas te tuer. Ne m’y oblige pas, je t’en supplie…

  • Il… il le faut. Je suis désolé. Tu dois survivre… Erik… je…

Les yeux de Lucas se fermèrent pour toujours. Erik, dévasté, hurla de toutes ses forces, et sa télépathie instable se brisa de nouveau, comme à NickroN. Cette fois, personne ne se trouvait aux alentours, et le choc fut terrible : tout être vivant dans un rayon de quinze mètres aurait péri.

Il pleurait de toute son âme celui qui l’avait tant aidé par le passé. Et aujourd’hui, Erik s’était montré incapable de le protéger, incapable d’empêcher l’inéluctable. Il posa sa main sur la joue de Lucas pour contempler une dernière fois ce visage angélique et radieux. Si seulement Sidonie et Hannah avaient été présentes, Lucas serait certainement encore en vie.

Il se releva après plusieurs minutes. Le Suédois s’empara du catalyseur de Lucas, désireux de conserver une part de lui à travers cette arme, qui ne pourrait en aucun cas catalyser son don télépathique. Il s’en servirait comme d’un bâton défensif en cas d’attaque, car le désespoir avait totalement envahi le cœur d’Erik. Il entendit de nouveaux pas se diriger vers lui, attendant la mort avec une détermination presque calme. Ils étaient trop nombreux, et Erik se battit avec une rage féroce avant de tomber à son tour, englouti dans les limbes de son esprit.

Il ne s'agissait que d'un cauchemar. 

Erik sursauta, et Lucas se réveilla à son tour, tandis que Sidonie et Hannah dormaient encore profondément. Haletant, Erik fixa aussitôt Lucas. Il n’arrivait pas à croire que son camarade était bien vivant, indemne, respirant paisiblement. Il se précipita vers lui, déboutonnant le haut de sa fermeture éclair pour vérifier.

  • Hey ! Qu’est-ce que tu fais ?

Le jeune Suédois ne répondit pas. Il devait voir de ses propres yeux la gorge de Lucas. Elle était intacte, tout comme son pied. Personne n’était blessé. Erik remercia le Ciel en réalisant qu’il venait de subir un cauchemar aussi réel qu’effroyable. Les larmes lui montèrent aux yeux, et il se rapprocha encore de Lucas.

  • Tu vas me dire ce qui se passe ? insista Lucas en refermant sa veste.

Erik ne répondit toujours pas. Il laissa ses émotions parler pour lui en posant ses lèvres sur celles de Lucas. Le jeune homme, surpris, tenta de se dégager, mais Erik prolongea son étreinte jusqu’à ce que Lucas puisse reprendre son souffle. Il était complètement décontenancé.

  • Mais… pourquoi tu m’as embrassé ? C’est quoi ce cirque ?

  • Tu es en vie, putain… Tu es en vie, murmura Erik en s’affalant contre le mur. J’ai fait un horrible rêve… tu mourais, mordu par des variants infectés. 

Lucas, encore sonné par l’audace d’Erik, comprit enfin la violence de son réveil. Il n'osait pas avouer qu'il avait vécu le même rêve terrifiant où tous ses camarades périrent durant l'attaque.

Malgré cette explication plausible d'un rêve psychique, cela n’expliquait pourtant pas entièrement ce baiser fugace, qui le faisait rougir malgré lui.

  • Désolé, j’ai paniqué, avoua Erik.

  • Ça n’explique pas pourquoi tu t’es jeté sur moi après avoir compris que j’étais en vie.

Erik semblait apaisé, presque irréellement calme, flottant sur un nuage fragile malgré leur situation. Il le savait désormais. Il ne voulait plus le taire. Ses pommettes rosirent à son tour.

  • Parce que je tiens à toi, idiot.

 

Lucas en resta coi. Il n’aurait jamais imaginé qu’Erik éprouvait de tels sentiments à son égard, malgré ses provocations et ses quolibets depuis leur rencontre à NickroN.

  • J’en ai marre de me cacher, reprit Erik. Je ne sais pas ce qui va nous arriver, si on va vivre ou crever bientôt, mais j’avais besoin de te dire ce que je ressens. 

Le jeune Français se mura dans le silence après cette révélation de taille. Il éprouvait des sentiments pour Erik, un attachement sincère, proche de celui que l’on ressent pour un ami imparfait auquel on tient malgré son comportement. Lucas avait certainement commis de nombreuses erreurs dans sa vie, mais il n’avait jamais regretté d’avoir aidé et sauvé Erik à NickroN.

Les paroles de Jane lui revinrent alors à l’esprit, celles qu’il n’avait écoutées qu’à moitié autrefois : la véritable puissance réside dans la capacité à comprendre et à aider autrui, sans jamais chercher à s’imposer par la force ou la menace. Ne regrette jamais ces actes vaillants qui sauvent une vie, car la nature humaine, elle, s’emploie bien souvent à la détruire.​​

  • Erik, je... on est dans une merde incroyable. Laisse-moi le temps de tout digérer, ok ?

  • Ok, Lucas, répondit Erik. Je voulais aussi que tu saches que... Non, laisse tomber.

  • Nous en reparlerons lorsque nous serons en sécurité, d'accord ? 

  • Oui, acquiesça le Suédois, les joues rouges.

  • Réveillons les filles et bougeons d'ici, conclut Lucas.

Il se promit de laisser faire les choses, de ne pas précipiter son cœur si cet attachement dépassait l’amitié. Le jeune Suédois semblait avoir mûri durant ces trois années d'exil, abandonnant son impulsivité juvénile pour un passage discret vers l’âge adulte.

En se levant pour réveiller Sidonie, qui avait tant pleuré avant de sombrer dans le sommeil, il se surprit à ressentir un sentiment positif, un rappel que la vie ne se réduisait pas à survivre. Elle pouvait être précieuse en compagnie d’alliés pour braver les dangers.

Sidonie se réveilla avec difficulté. Elle fut arrachée à un rêve où Kahlan restait vivant, amoureux et passionné par elle, manipulatrice du temps. Le retour à la réalité lui brisa le cœur une nouvelle fois, et elle dissimula sa peine derrière une fatigue et une lassitude palpable. Hannah, quant à elle, demeurait impassible, froide, encore sous le choc de la nuit précédente.

Le groupe ne disposait ni de nourriture ni d’eau dans cet espace dévasté. Ils devaient analyser la situation avant de partir chercher un refuge et des provisions pour les jours à venir. Le rêve qu’avaient partagé Erik et Lucas pouvait être prémonitoire : personne ne connaissait l’étendue du chaos dans cette nouvelle réalité. Si le site Alpha avait été détruit, les variations possibles étaient multiples et imprévisibles. 

Erik dénicha deux barres de fer tordues, tout ce qu’il trouva pour se défendre en cas d’attaque. Il tendit la seconde à Hannah, qui transforma les deux objets en battes métalliques fonctionnelles. Dans le même temps, leurs vêtements semblèrent retrouver une chaleur relative sous l’effet de ses illusions. Mais celles-ci n’étaient que temporaires : elles s’évaporaient si Hannah s’endormait ou perdait connaissance. Il fallait faire vite.

Sidonie refusa de s’équiper d’une arme et demeura silencieuse. Son visage défait ne répondait que par de timides hochements de tête aux questions du groupe, et ses trois camarades percevaient cette détresse sourde qui la rongeait. Lucas et Hannah ne pouvaient pas encore mesurer l’ampleur de la perte tragique de Kahlan, et Erik n’avait ni le temps ni la force de leur révéler toute la vérité.

  • Où allons-nous ? demanda Erik à Hannah.

  • Partons à Bêta. Nous devons rester discrets une fois sur la route. Qui sait ce que nous devrons affronter… ou fuir, répondit-elle, la voix empreinte d’inquiétude.

  • Pas question de nous battre, trancha Lucas avec fermeté. Nous ne sommes pas en état de tenir tête à qui que ce soit, encore moins à des hommes armés de la BMRA. Il nous faut un endroit pour dormir, de l’eau et de la nourriture. Quoi qu'il arrive, on reste ensemble !

Ils acquiescèrent et se mirent en route. Lucas activa son catalyseur métallique, et les autres le suivirent en silence, attentifs au moindre bruit. 

​Autour d’eux, tout n’était que ruines et chaos. Le site Alpha n’était plus qu’un amas calciné, ravagé par l’explosion qui avait scellé la fin de la réalité qu’ils venaient de quitter. Aucune âme ne semblait vivre dans les environs. Le long de la route, les maisons adjacentes paraissaient squattées ou laissées à l’abandon, éventrées par le temps et par des violences passées, comme si tout le quartier avait été balayé par une catastrophe.

Le ciel, d’un jaune pâle et maladif, accentuait cette atmosphère irréelle et menaçante. Tout était morne et gris. Le bruit de leurs pas résonnait sur le bitume, et chaque craquement, chaque souffle de vent, faisait naître une nouvelle alerte dans leurs esprits. Ils sentaient l’air sur leurs visages, mais plus ils avançaient, plus la sensation de danger grandissait.

Ils avaient été entraînés à gérer ce genre de situation. Mais cette fois, rien n’était pareil. Ils devaient sauver leur vie. Pendant leur marche, Erik et Lucas observaient Sidonie, à l'arrière, qui pleurait en silence. Sans lui dire un mot, Lucas prit la main de Sidonie, pour continuer.

Ils prirent la direction de l’ancien site Bêta, espérant y trouver un refuge encore fonctionnel, voire des alliés ou de l’aide. Seule Hannah connaissait réellement ce chemin long et tortueux de plusieurs kilomètres, Sidonie ne s’y étant rendue qu’une seule fois. Les rares silhouettes qu’ils apercevaient se dissimulaient aussitôt dans les bâtiments en ruine, comme des spectres hantant les lieux. Personne n’osa s’approcher d’un groupe de quatre variants armés et sur leurs gardes.

Deux kilomètres avant d’atteindre le site, exténués par cette marche forcée, ils s’assirent quelques minutes sur le trottoir pour reprendre leur souffle.

  • On est loin encore ? demanda Lucas.

  • Non. Une vingtaine de minutes, et nous y serons, répondit Hannah.

  • Franchement, je pensais qu’on aurait déjà eu des emmerdes, lâcha Erik.

  • Ne parle pas trop vite.

Trop tard. Hannah vit quelque chose approcher dans leur direction.

  • Merde… À couvert, vite ! ordonna soudain Hannah.

Le groupe se précipita derrière un arbre jouxtant une maison, tentant de se fondre dans l’ombre juste avant le passage d’un véhicule sombre. Ils aperçurent plusieurs individus vêtus de noir, cagoulés et lourdement armés. Lucas jeta un coup d’œil à Erik pour lui rappeler qu’il avait parlé trop vite.

Ils se baissèrent pour gagner de larges arbustes susceptibles de les dissimuler, mais les cinq hommes semblaient se disperser pour lancer leurs recherches. L’adrénaline du groupe monta en flèche : les rares personnes qu’ils avaient croisées auraient pu les dénoncer et prévenir l’agence ou la milice. Quoi qu’il en soit, ils se trouvaient dans une situation périlleuse où chaque décision pouvait s’avérer décisive ou fatale.

Leur position accroupie devenait de plus en plus inconfortable, et personne n’osait bouger. Un homme s’approcha non loin d’eux, mais Hannah usa de son don d’illusion afin de dissimuler ses compagnons dans le décor. L’effort était insoutenable pour la variante, qui luttait à mesure que le temps s’étirait. 

Erik retira son bandeau et scruta l’esprit de l’homme. Rien. Il brida de nouveau sa télépathie, incapable de comprendre pourquoi son pouvoir n’arrivait pas à pénétrer le subconscient de l’assaillant, certainement muni d'un système le protégeant des influences psychiques. Il comprit immédiatement qu'il s'agissait d'hommes préparés et entrainés face à toutes les éventualités.

L’homme mystérieux fit demi-tour. Grâce à la lumière du jour, le groupe ne pouvait être repéré, car les hommes armés n’étaient pas équipés de lunettes infrarouges capables de détecter les variations de température. Hannah cessa son illusion pour récupérer quelques forces.

 

Des coups de feu retentirent au loin, faisant sursauter le groupe. Leur sang se glaça lorsqu’ils entendirent des cris, puis le silence, implacable et terrible comme la Mort. Il fallait fuir, s’éloigner le plus possible de cette scène d’exécution où les dernières poches de vie étaient exterminées dans ce lieu devenu aride et dépourvu de la moindre hospitalité.

Lucas fit signe à ses camarades de le suivre en prenant la direction opposée au groupe d’assaillants. Sidonie ne le regardait pas : elle demeurait là, accroupie, submergée par ses émotions et incapable d’esquisser le moindre mouvement. Lucas et Erik la relevèrent de force pour l’entraîner jusqu’à l’arrière d’une ancienne bâtisse en ruines, tandis qu’Hannah surveillait les environs. Les coups de feu cessèrent, et seule la brise du vent accompagnait le martèlement de leurs cœurs, bien trop rapide.

Le descendant de Jane serrait la main de Sidonie et l’obligea à le regarder. Il ne pouvait parler dans une telle situation, mais ses yeux suppliaient la jeune femme de continuer avec eux, de ne pas sombrer dans le désespoir. L’émotion la saisit, et elle éclata en sanglots, incapable de prononcer le moindre mot. Lucas passa son pouce sous l’œil de son amie, un geste de tendresse au milieu de cet océan de violence et d’insécurité. Il tenta de la réconforter, comme elle l’avait fait autrefois pour lui à NickroN et à Seattle.

  • Ne bougez plus ! Ils sont là ! hurla soudain un homme armé surgissant devant eux. Mains en l’air ! À genoux !

Lucas dissimula son catalyseur derrière lui, tandis qu’Hannah et Erik levèrent aussitôt les mains en lâchant leurs battes métalliques. Tout se déroula en une fraction de seconde.

Profitant du moment où Hannah et Erik s’agenouillaient, Lucas projeta une puissante décharge d’énergie depuis son bâton en direction de l’homme. Celui-ci fut tué sur le coup, incapable de répliquer ou de tirer sur un membre du groupe, et s’effondra lourdement plusieurs mètres plus loin. Mais le bruit de l’altercation attira immédiatement l’attention des autres assaillants. 

  • Fuyez, immédiatement. Je vous suis.

  • Non ! répondit fermement Erik. Tu as dit que nous devons rester ensemble !

  • Fais ce que je te dis, aie confiance en moi.

Erik refusa d’obéir. Il lui était inconcevable d’abandonner Lucas à son sort, hanté par le souvenir de ce cauchemar où il avait dû l’achever après une morsure d’un individu infecté du dangereux virus créé par la BMRA. Hannah invita Sidonie à la suivre, mais cette dernière refusa également de bouger. Malgré son tourment intérieur, elle soutenait la position d’Erik : faire front commun plutôt que se disperser. Hannah esquissa un léger rictus, comprenant qu’il serait vain de tenter de faire changer d’avis ses deux camarades obstinés. Dans ce genre de situation désespérée, l’entraide et la solidarité pouvaient parfois devenir leur seule véritable arme pour se défendre.

Les assaillants examinèrent le corps de leur coéquipier mort, puis se ruèrent vers les quatre variants, prêts à en découdre. Sans la moindre sommation, ils ouvrirent le feu.

Lucas se plaça devant ses camarades et fit jaillir de son catalyseur d’adamantium une lumière vive, semblable à celle d’une étoile. Une aura brillante se déploya autour d’eux, formant un bouclier. Les balles ricochèrent contre le halo scintillant sans jamais atteindre le groupe. Lorsqu’ils cessèrent leur assaut, les hommes comprirent qu’ils faisaient face à de puissants variants capables de dévier leurs projectiles et qu’ils se battraient jusqu’au bout. Mais leur arrogance reprit rapidement le dessus : ils jugeaient leurs adversaires trop jeunes et incapables de tenir sur la durée. Les armes à feu s’étant révélées inefficaces, ils s’armèrent de couteaux papillon. Les lames entrelacées pouvaient provoquer de terribles hémorragies internes, rendant toute survie illusoire en cas de coups répétés.

 

Avant qu’ils ne s’approchent davantage, le groupe détailla leurs adversaires : cinq hommes grands et massifs, dotés d’une force façonnée par des années de musculation et d’entraînement intensif. Mais la puissance physique ne garantissait aucune victoire dans un affrontement de cette nature. Toute tentative de négociation semblait vaine : ces hommes n’avaient qu’un seul objectif, éliminer les derniers survivants du quartier en ruines de Santa Monica.

Deux hommes, en position de combat, tentèrent d’attaquer Lucas simultanément. Il en surprit un en dirigeant l’extrémité de son catalyseur vers son ventre, libérant une brève pulsation d’énergie qui le projeta au loin. Puis, dans un mouvement mesuré, Lucas frappa le couteau du second, le désarmant net. Un nouveau coup porté par l’extrémité pointue de son bâton lui infligea une blessure grave à la gorge.

Erik et Hannah ripostaient à l’aide de leurs battes métalliques, mais ils étaient dépassés. L’un des assaillants entailla le bras d’Erik, qui poussa un cri de douleur. Soudain, Lucas bondit sous l’effet d’une colère incontrôlable. Son don devenait instable : une chaleur oppressante envahit son bras, et son catalyseur devint brûlant. Après plusieurs esquives, Hannah frappa son adversaire à la tête, mais celui-ci la projeta violemment en arrière. Elle sentit sa dernière heure approcher lorsqu’il voulut se jeter sur elle pour la poignarder, mais l’énergie déchaînée par Lucas décapita instantanément l’attaquant. Il s’effondra lourdement, permettant à Hannah de se relever et de rejoindre les autres. Plus que trois ennemis à neutraliser.

Erik maintenait son bras entaillé et retira son bandeau. Sa télépathie demeurait inefficace. Il observa Sidonie se placer aux côtés de Lucas, tandis que les trois hommes la dévisageaient avec une convoitise malsaine, comme s’ils la considéraient déjà comme un trophée. La détermination de la jeune femme surprit tous ceux qui l’entouraient. Sa montre-gousset se mit alors à scintiller, ses aiguilles tournoyant dans un déferlement de mouvements, comme si le temps lui-même s’immisçait dans cette bataille décisive.

Elle tendit le bras en direction des assaillants, puis disparut.​

La scène se figea soudainement. Plus personne ne pouvait bouger. Sidonie profita de cet instant suspendu pour s’emparer des couteaux de chacun des hommes et les enfoncer directement dans leur cœur, laissant libre cours à sa haine et à son chagrin. Ils n’avaient aucune chance de survie.

Lorsqu’elle réapparut à sa position initiale, le temps reprit son cours. Les trois assaillants s’effondrèrent lourdement au sol. Lucas, Hannah et Erik retrouvèrent leur liberté de mouvement, stupéfaits par la prouesse de leur camarade. Sidonie se retourna vers eux, les mains ensanglantées, puis s’écroula à son tour, submergée par le poids du stress et de la rage qui s’évanouissaient enfin. 

  • Bon sang ! Sidonie ! s'offusqua Hannah.

  • Son pouvoir va finir par la tuer. On devrait lui enlever son pendentif avant qu’il ne soit trop tard, proposa Erik en maintenant son bras douloureux.

  • Non, trancha Lucas. Elle nous a sauvés, une fois de plus. Je ne peux pas lui enlever ce qui fait partie de son ADN.

  • Même si elle risque d’y rester ? insista Erik.

  • Inutile de discuter. Montre-moi ton bras, fit Lucas.

 

Il contempla la blessure superficielle laissée par le coup de couteau qu’avait reçu Erik. Il l’avait échappé belle, mais une colère brûlante bouillonnait en Lucas, qu’il peinait à contenir. Il relâcha brusquement le bras d’Erik, de peur de le brûler.

  • Lucas, tu vas bien ? demanda Erik, inquiet.

  • Je dois prendre soin de vous, répondit le jeune homme avec détermination. Hannah, viens avec moi, nous allons récupérer les armes de ces enflures. Erik, soigne ta blessure et veille sur Sidonie.

Hannah observa la scène avec admiration. Lucas prenait enfin ses responsabilités de chef, mais elle ressentit quelque chose en elle lorsqu’il effleura la joue d’Erik pour le rassurer. Elle comprit aussitôt.

Lucas conserva son catalyseur déployé, par crainte d’une nouvelle attaque surprise. Il sentit le poids écrasant de la responsabilité qui lui incombait désormais : maintenir la cohésion du groupe et raviver l’espoir de ses camarades. Il comprit soudainement ce que Jane voulait dire concernant le rôle qu’il devrait jouer pour lutter contre l’agence et toutes les formes d’oppression. Mais il ne s’attendait pas à une telle brutalité, aussi soudaine que mortelle, où la survie se payait dans le sang. Le jeune homme chercha à préserver un équilibre, refusant de perdre totalement son humanité face à la barbarie et au chaos.

Hannah le suivit sans poser de question. Ils retirèrent les couteaux plantés dans les trois cadavres, les essuyèrent et les conservèrent. Ils fouillèrent ensuite les corps, trouvant des téléphones, des cigarettes et quelques rations de nourriture dans leurs poches. En ôtant leurs cagoules, Lucas et Hannah découvrirent sur leurs crânes rasés des tatouages : des symboles appartenant vraisemblablement à un puissant cartel de la mafia mexicaine opérant dans la région. 

Ils se reposèrent durant une heure afin de laisser Sidonie reprendre ses esprits, mais la jeune femme, toujours évanouie, ne se réveillait pas. Erik remarqua alors quelque chose d’étrange : la montre de Sidonie continuait d’avancer, mais d’une lenteur anormale, comme si le temps refusait de poursuivre son cours naturel. Il ressentait des tressaillements dans son esprit, une désagréable impression de déjà-vu alors qu’il soignait son bras. Le pansement disparaissait, puis réapparaissait. Le jeune homme choisit de ne rien en dire à Lucas ni à Hannah. Il désobéit en décrochant la montre-gousset de Sidonie pour la dissimuler dans l’une de ses poches. Aussitôt, il sentit le poids du temps s’alléger, comprenant que les micro-anomalies temporelles s’intensifiaient malgré l’inconscience de la jeune femme. Son visage, jusque-là mélancolique et las, perdit cette tension pour retomber dans une quiétude fragile où le temps n'avait aucune emprise sur elle.

Lucas observait les alentours derrière un buisson, prêt à prévenir la moindre attaque. Hannah se proposa de prendre le relais, mais le jeune homme refusa obstinément. 

  • Lucas, tu ne tiendras pas si tu ne prends pas un peu de repos, insista Hannah en murmurant à son oreille.

  • Qui sont ces hommes ? Pourquoi nous traquaient-ils ? 

  • Cette réalité est très différente de la nôtre. Il est possible que la BMRA ait déjà gagné et que nous soyons dans un monde plongé dans le chaos, où tout espoir a disparu.

  • Non, Hannah, trancha Lucas. Il y a toujours de l’espoir, même si nous ne sommes que quatre. Lorsque Sidonie se réveillera, nous devrons partir.

  • Mais où ? demanda la jeune femme.

  • Aucune idée. Loin d'ici. Je refuse de baisser les bras.

  • Je suis heureuse de t'avoir suivi.

 

Lucas ne répondit pas, trop préoccupé par leur situation.

  • Erik a raison concernant Sidonie. Nous devons rester prudents.

  • J’ai confiance en elle, Hannah. Sans elle, nous ne serions pas ici à discuter. Les autres n'ont pas eu cette chance.

  • C’est vrai, acquiesça la jeune femme, mais manipuler le temps peut avoir des conséquences désastreuses. Que se passera-t-il si nous nous croisons ?

  • Je n’en sais rien, répondit froidement Lucas. Retourne à l’intérieur, j’ai besoin de réfléchir. Merci.

 

Hannah s’excusa intérieurement ; elle ne souhaitait pas alimenter les tensions déjà présentes. Lucas, quant à lui, se faisait trop de souci pour ses camarades et peinait à réfléchir avec lucidité. 

Au fil des minutes, lorsque la fatigue retomba et que l’adrénaline cessa de le maintenir debout, il rejoignit le petit groupe installé derrière la maison en ruines. Le crépuscule laissait place à un vent glacial ; ils ne pouvaient pas passer la nuit dehors, à découvert, dans un endroit aussi dangereux. Se déplacer avec Sidonie inconsciente serait suicidaire. Lucas la porta donc à l’intérieur du bâtiment, où ses camarades faisaient un état des lieux de leur butin dans une obscurité dérangeante. Il alluma son catalyseur d'une lumière faible pour éviter d'être repérés de l'extérieur.

Ils mangèrent les maigres rations pour apaiser leur estomac vide depuis la veille. Aucun variant n’échangea le moindre mot : l’altération de la réalité temporelle, ajoutée à ce combat à mort, les avait totalement épuisés. Erik refusa de s’endormir et proposa de veiller sur Sidonie, promettant de les réveiller au moindre signe suspect.

Le vent gagnait en puissance, faisant vaciller les ruines de la bâtisse qui leur servait d’abri dans un grondement sourd et étrange, semblable à des murmures. Des filets d’air s’infiltraient par les fissures des murs, glissant le long des poutres comme une respiration étrangère, irrégulière. Mais Erik ne prêtait aucune attention à ce qui pouvait se dérouler à l’extérieur : il redoutait que la lumière de Lucas ne s’éteigne définitivement et ne le plonge dans un état de stress incontrôlable. Les ténèbres le terrifiaient encore. Elles n’étaient jamais totalement immobiles ; il avait toujours l’impression qu’elles se resserraient sur lui, imperceptiblement.

Lucas luttait pour rester éveillé jusqu’au bout, mais le sommeil finit par avoir raison de sa détermination. Personne n’était invincible. Le silence qui suivit sembla plus dense, presque matériel, seulement troublé par le souffle irrégulier du vent et les craquements secs du bois qui travaillait dans l’obscurité.

La sphère encastrée dans le bâton d’adamantium de Lucas scintilla une dernière fois avant de s’éteindre. L’ombre tomba d’un seul coup, compacte. Erik sentit ses mains se crisper de spasmes, sans doute sous l’effet du froid et du stress grandissant, et personne ne pouvait l’aider à se maîtriser. Son cœur cognait trop fort contre sa poitrine, résonnant jusque dans ses tempes, tandis qu'une goutte de sueur descendit lentement le long de sa nuque. Ses lèvres se mirent à trembler à leur tour, tandis qu’une angoisse terrible s’emparait de son esprit. Il retint sa respiration sans s’en rendre compte, jusqu’à ce que ses poumons le brûlent légèrement.

Un bruit, dehors, semblable à une planche de bois tombant sur le sol, accentua encore sa tension. Le son se répercuta contre les façades éventrées avant de mourir dans un écho étouffé. Il était trop terrifié pour regarder à travers ce qu’il restait d’une ancienne fenêtre. L’air semblait chargé d’une présence indéfinissable, une pression sourde entre ses omoplates, comme un regard fixé dans son dos. Le jeune homme se rapprocha de Sidonie, toujours évanouie.

Erik gémissait à peine, assailli par le froid et une peur qui lui tordait les entrailles. Puis, des bruits de pas étouffés par le vent qui grondait se firent entendre, rapides et précis. L’air lui sifflait aux oreilles, si fort qu’il eut l’impression que ses propres battements de cœur allaient l’achever, et il voulut crier pour se libérer de cette pression insupportable.

Tout se passa si vite que personne ne put réagir.

Plusieurs individus cagoulés surgirent comme des ombres, saisissant les trois variants réveillés en sursaut à une vitesse terrifiante. Lucas tenta de récupérer son catalyseur qu’il avait lâché dans sa torpeur, mais ses doigts ne trouvèrent que l’air froid. Il se défendit de ses poings, mais il était deux contre lui. On le retourna brutalement, lui lia les mains dans le dos, puis un sac lui fut enfoncé sur la tête, étouffant ses cris dans un suffoquant mélange de peur et d’adrénaline. Hannah et Erik subirent le même sort, paralysés, impuissants, tandis que Sidonie restait inconsciente, fragile dans l’ombre.

 

Ils étaient piégés. Le vent continuait de hurler à travers les ruines, rendant chaque son confus et chaque pas plus menaçant. Les bruits lourds des pas qui approchaient semblaient marteler le sol et leurs esprits à la fois, chaque écho résonnant dans leurs têtes comme un glas. La voix d’un homme s’éleva, étrangère et tranchante, incompréhensible pour Lucas et Hannah. Seul Erik, qui connaissait quelques notions de néo-russe, percevait les mots :

  • Ils... à moi... Ne... aucun mal. Ils m'appartiennent...  En vie... Dormir. Emmenez...les.

La peur les enserra, viscérale, alors qu’ils sentaient la torpeur les avaler. Avant de perdre connaissance, la pointe glaciale d’une aiguille transperça leurs bras, administrant un sédatif puissant qui les plongea dans un sommeil sans rêve. Ils sentaient leur volonté glisser, leur corps devenir lourd et inutile.

Les hommes saisirent les trois variants et toutes leurs affaires, mais Sidonie fut traitée autrement, constatant qu'elle n'avait pas cherché à se défendre. L’inconnu qui commandait s’approcha d’elle, pencha la tête pour observer son visage tourmenté, un sourire imperceptible flottant sur ses lèvres. Il repoussa violemment un subordonné qui voulait l’endormir et l'attacher, puis il la souleva avec une aisance inquiétante et la porta contre lui.

  • Comment est-ce possible ? murmura-t-il en néo-anglais.

Ils se dirigèrent vers leur véhicule blindé de la taille d’un fourgon aussi sombre que la nuit. ​Quand ils partirent enfin, le vent faiblit rapidement, laissant derrière lui un silence écrasant, où ne régnaient que la ruine et la désolation.

***

 

Lorsqu’il s’extirpa de son sommeil forcé, Lucas ne voyait rien ; une cagoule entravait sa vision et l’enfermait dans une obscurité étouffante. L’air y était lourd, saturé de sa propre respiration accumulée, chaud et vicié, comme s’il avait déjà consumé l’oxygène disponible depuis trop longtemps. Il sentit aussitôt une douleur vive à ses poignets maintenus par des bracelets rigides qui entaillaient presque sa peau à chaque mouvement réflexe. Endolori, attaché à un siège dans un lieu inconnu, il paniqua dès que ses instincts reprirent le dessus, son esprit émergeant brutalement dans une réalité qu’il ne contrôlait plus. Une respiration haletante s’échappait de ses poumons, trop rapide, trop bruyante sous le tissu, incontrôlable, tandis qu’il désespérait de ne rien entendre d’autre que le battement affolé de son propre cœur, pas même la présence rassurante de ses camarades. Seuls les pas d’une personne inconnue qui tournait autour de lui, réguliers et patients, résonnaient comme une menace calculée, chaque appui sur le sol accentuant ses tremblements. Le tissu plaqué contre son visage étouffait chaque souffle et transformait le moindre effort pour se calmer en lutte inutile.

Au lieu de crier, le jeune homme comprit qu’il devait conserver ses forces pour les heures à venir, même si son corps tout entier réclamait une échappatoire immédiate. Son cœur tambourinait dans sa poitrine avec une violence telle qu’il en ressentait une douleur sourde, prisonnier d’un organisme qui refusait de lui obéir, crispé par la peur. Plus le temps s’étirait, plus il lui devenait difficile de canaliser ses nerfs et son sang-froid, qui s’effritaient lentement sous la pression invisible de cette attente. La situation lui échappait encore, et cette impuissance ravivait en lui l’image des centres de reconditionnement de la BMRA, où les sévices physiques et mentaux brisaient les volontés avec méthode, ou pire encore, celle d’un gang sanguinaire pour lequel la souffrance n’était qu’un divertissement.

 

Lucas entendit des voix s’élever non loin de lui, mais la langue lui était totalement étrangère, chaque mot claquant sèchement dans l’air avec une dureté tranchante, dénuée d’émotion. Il s’agissait vraisemblablement d’un dialecte d’Europe de l’Est, indéchiffrable pour lui, guttural et heurté, dont le ton sec et autoritaire laissait deviner qu’un ordre venait d’être donné. Un second individu quitta alors la pièce, refermant la porte dans un bruit sourd qui vibra jusque dans la cage thoracique de Lucas, déclenchant un sursaut incontrôlable malgré tous ses efforts pour demeurer immobile.

Son geôlier, entièrement vêtu de noir et cagoulé, laissait deviner sous ses vêtements un équipement de pointe, une arme solidement rangée dans le holster de sa ceinture. Athlétique, entraîné, maître absolu de la situation, il se dirigea vers son prisonnier avec une lenteur calculée, sans prononcer un mot, sûr de sa domination. Il retira la cagoule de Lucas d’un geste sec, arrachant le tissu de son visage avec une brutalité sèche. La lumière du soleil, violente et soudaine, transperça ses yeux océan et les inonda d’une clarté aveuglante, l’obligeant à les refermer dans une grimace douloureuse tandis que des larmes involontaires brouillaient sa vision.

Lorsqu’il parvint enfin à les rouvrir, il croisa le regard de l’homme qui le fixait sans ciller, voilé par un fin tissu noir. L'absence d'expression perceptible de son regard rendait la scène plus troublante encore. L’individu se pencha vers lui lentement, avec une précision inquiétante, tel un serpent s’approchant d’une proie déjà immobilisée, et Lucas sentit sa gorge se nouer malgré lui.

  • Qui es-tu ? demanda-t-il en néo-anglais, marqué par un fort accent de l’Est.

Lucas ne répondit rien. Sa bouche était sèche, sa langue collée à son palais, son souffle encore irrégulier malgré ses efforts. Il tourna légèrement la tête pour observer la pièce qui ressemblait à une salle d’interrogatoire, dominée par une large vitre derrière laquelle pouvait se dissimuler n’importe quel observateur, une table sur laquelle reposait son catalyseur, exposé comme une preuve à charge, et quatre chaises parfaitement alignées. Les murs étaient recouverts de carreaux blancs, trop propres, trop lumineux, reflétant un soleil éclatant qui n’apportait aucune chaleur, seulement une clarté clinique et implacable. Il comprit aussitôt qu’il n’y avait aucune échappatoire.

L’homme posa sa main gantée sous le menton de Lucas et serra juste assez pour l’obliger à relever la tête et à soutenir son regard. Le contact était ferme, incontestable, une pression maîtrisée qui ne laissait place à aucune rébellion.

  • Réponds.

  • Je m’appelle Omaël, répondit Lucas avec répulsion, sa voix plus faible qu’il ne l’aurait voulu, trahie par la tension qui l’étouffait.

L’inconnu lâcha prise, mais la réponse sembla l’irriter davantage qu’elle ne le satisfaisait. Il récupéra le sceptre de Lucas et l’observa avec une curiosité froide, presque analytique, avant d’en pointer brusquement l’extrémité vers la gorge du jeune homme dans un geste menaçant.

  • Tu mens.

  • Qui êtes-vous ?! Pourquoi vous nous avez capturés, moi et mes amis ?! répliqua Lucas, incapable de contenir plus longtemps la colère qui perçait à travers sa peur.

Il aurait suffi d’un mouvement sec pour lui trancher la gorge, mais l’individu se rapprocha avec la violence contenue d’un taureau prêt à charger et frappa Lucas au ventre avec une rapidité fulgurante, coupant net son souffle. La douleur explosa dans son abdomen, le pliant malgré les liens qui le maintenaient.

  • C’est moi qui pose les questions ! Quel est ton véritable nom ? D’où vient cet objet si précieux ?

Lucas sentit son esprit rebelle vaciller lorsque son ravisseur dégaina son arme dans un geste fluide et précis pour la diriger directement vers son cœur. Le métal froid vint appuyer contre sa poitrine avec une dureté glaciale, écrasant le tissu de ses vêtements et sa peau sous la pression. Il trembla malgré lui, conscient que sa vie ne tenait plus qu’à une infime pression sur la détente, suspendu dans un silence où chaque battement de son cœur résonnait comme un compte à rebours implacable.

  • Je m’appelle Lucas.

  • Continue.

  • Cet objet a été forgé dans l’Empire Europa.

Son geôlier relâcha son arme pour la ranger dans son holster, avec un calme presque méthodique, puis se plaça derrière le jeune homme. Lucas ne pouvait plus le voir, seulement percevoir sa présence, entendre sa respiration maîtrisée quelque part dans son dos, proche sans être tangible. Chaque seconde s’étirait avec une lenteur insupportable dans un silence épais où son imagination, livrée à elle-même, façonnait des scénarios plus cruels encore que la réalité.

Lorsqu’il revint dans son champ de vision, l’individu s’assit face à lui pour poursuivre l’interrogatoire. Son absence de regard, dissimulé derrière la cagoule, évoquait une entité tapie dans l’ombre, une présence sans visage prête à frapper sans prévenir.

  • Comment as-tu pu te procurer un tel objet ici ? demanda l’inconnu.

  • Je ne l’ai pas volé, il m’a été donné par ma famille, répondit Lucas.

  • De l’adamantium pur, ce métal si précieux, manipulé par un jeune fou…

  • J’en ai besoin, je suis un variant ! lança le jeune homme.

 

L’individu cagoulé prit une profonde inspiration, mais l’air sembla rester bloqué dans sa poitrine, lourd et insuffisant, comme si cette révélation heurtait un raisonnement qu’il refusait d’admettre.

Une nouvelle gifle partit aussitôt, sèche et brutale, claquant contre la peau avec une violence qui fit vaciller Lucas sur sa chaise. Sa tête bascula sur le côté, sa vision se troubla un instant, et un goût métallique envahit sa bouche, se mêlant à la chaleur cuisante qui pulsait jusque dans sa mâchoire. La douleur était vive, mais elle s’effaçait presque derrière l’impuissance qui l’écrasait, celle de ne pouvoir ni se défendre ni protéger les siens. Une pensée plus insupportable encore s’imposa à lui, glaciale et persistante : Erik, Hannah et Sidonie étaient peut-être en train d’être torturés, quelque part, dans le silence.

  • Ainsi, tu es un variant… Un variant imbécile et inconscient, qui avoue ouvertement sa condition lors d’un interrogatoire. Souhaites-tu vraiment mourir ?

  • Je n’ai pas peur de vous.

  • Tu devrais, asséna l’inconnu.

  • J’ai combattu des hommes armés de la pègre près de l’endroit où vous nous avez trouvés. Je les ai tués, avec mes amis !

L’inconnu inclina légèrement la tête, comme piqué dans sa curiosité. Survivre à une attaque des hommes de la pègre mexicaine relevait de l’improbable ; un pouvoir de variant ne garantissait rien, sinon une agonie plus lente et plus spectaculaire.

  • Intéressant. Mais cela ne te garantit pas que tu vas survivre ici, avec moi.

  • Alors tuez-moi, immédiatement. Je n’ai rien à offrir ni à vous dire.

  • Détrompe-toi, Lucas le fou, tu as tellement de choses à me confier. Et si tu continues à faire le malin, je tuerai tes amis un par un s’il le faut… je commencerai par le jeune homme.

  • Non ! Ne le touchez pas ! s’énerva Lucas dans une colère froide.

L’inconnu ne répondit rien. Il arracha une mèche de cheveux de son prisonnier juste avant de quitter la pièce.

Malgré la douleur lancinante sur son cuir chevelu, Lucas comprit aussitôt que son ADN allait être percé à jour. Il fut alors plongé dans un silence qui ressemblait à une torture lente et méthodique. Par instants, il entendait des pas au loin, le claquement d’une porte, un écho indistinct qui lui rappelait qu’il n’était pas seul, sans jamais lui offrir la moindre certitude. Il hurla jusqu’à sentir sa gorge se déchirer, tenta de forcer ses liens, de basculer la chaise pour atteindre son catalyseur posé sur la table, mais ses efforts demeurèrent vains. Les heures s’étirèrent, interminables, le laissant seul, épuisé, assoiffé et affamé, réduit à observer les rayons du soleil décliner lentement sur les carreaux blancs jusqu’à ce que le crépuscule efface toute chaleur illusoire.

Il finit par s’endormir malgré lui, conscient de perdre peu à peu la notion du temps et une part de sa raison.

Il fut brutalement réveillé par le retour de l’inconnu, qui déposa près de lui un verre d’eau et un morceau de pain.

  • Où sont-ils… mes amis, répondez-moi.

Un silence glacé s’installa. Lucas sentit son cœur cogner plus fort, chaque battement résonnant jusque dans ses tempes. L’homme approcha le verre de ses lèvres et l’obligea à boire avant de répondre.

  • Je pourrais te dire qu’ils sont en vie pour t’arracher toutes les informations que tu caches, et les avoir exécutés bien avant mon retour. Rien n’est sûr dans ce monde. Ne te fie qu’à toi-même, et laisse tes compagnons à leur sort.

  • Jamais ! répliqua Lucas, la voix brisée par une colère qu’il ne maîtrisait plus. Jamais je ne les trahirai !

  • Mais crois-tu que l’un d’entre eux ne t’a pas déjà trahi ?

Lucas refusa obstinément d’accueillir cette idée pernicieuse, comme si son esprit tentait d’éradiquer un virus qui s’insinuait lentement en lui, cherchant la moindre faille.

  • Quel est ton nom ?

Il hésita, tiraillé entre la nécessité de dire la vérité en avouant son véritable patronyme noble ou d’inventer un nouveau pseudonyme qui sonnerait faux dans sa bouche tremblante, et comprit que le mensonge ne ferait qu’aggraver son sort.

  • Lucas Roselys.

L’expression de l'homme était invisible pour Lucas, mais il souriait intérieurement face à une telle révélation, car l'ADN ne pouvait mentir. La réponse de Lucas, dénuée de mensonge, lui permit d'éviter de redoutables représailles.

Il se releva lentement, sans rompre ce lien invisible qui maintenait Lucas sous son emprise, puis saisit son visage avec une assurance troublante après avoir retiré ses gants, comme s’il voulait abolir toute distance entre sa volonté et la chair de sa victime. Ses doigts puissants se posèrent contre la joue gauche du jeune homme, dont les muscles se crispèrent aussitôt, incapable de se dégager ou même de détourner la tête, prisonnier d’une force qui dépassait le simple contact physique. Lucas ne ressentait que du dégoût, un dégoût viscéral qui lui nouait la gorge, comme si ce geste n’était que la répétition d’un jeu malsain, la réminiscence insupportable de celui qu’Ethan lui avait imposé dans la chambre d’hôtel de Seattle. L’homme relâcha finalement son visage, et Lucas releva la tête dans sa direction, comme pour s’assurer qu’il ne sombrait pas dans un cauchemar dont il ne pourrait s’éveiller.

La voix profonde de l’homme retentit aussitôt.

  • Devrais-je croire que tu es revenu d’entre les morts pour hanter les derniers survivants de cette région ?

  • Qu’est-ce que vous racontez ?! s’insurgea Lucas.

  • Un variant très dangereux recherché par la BMRA, à un prix semblable au bâton que tu détiens, porte le même nom que toi. Serait-ce un jumeau ? demanda l’inconnu en montrant sa tablette holographique affichant la mise à prix sur la tête de Lucas Roselys.

Lucas demeura stupéfait en apprenant que son homologue dans cette réalité avait été tué. Il hocha lentement la tête pour nier l’existence d’un jumeau ; seul son frère Ludovik, de quatre ans son aîné, lui ressemblait, mais ses tatouages et ses piercings le rendaient immédiatement identifiable et différent.

Passé l’effet de surprise, Lucas croisa le regard de l’homme lorsque celui-ci retira le fin tissu sombre qui voilait ses yeux. Ils le transpercèrent aussitôt, avec une intensité si brutale que son cœur sembla se suspendre dans un vide oppressant, tandis que sa respiration se brisait dans sa poitrine, incapable de suivre le rythme de la terreur qui montait en lui. Une sensation impossible s’imposa alors, une certitude irrationnelle et pourtant écrasante, comme s’il avait déjà rencontré ce regard dans un autre fragment de son existence, dans un passé qui n’aurait jamais dû exister et qui se dressait désormais devant lui avec une réalité implacable. Ici, à cet instant précis, tout était différent, et cette différence suffisait à faire naître en lui une peur plus profonde encore que la mort elle-même.

Lorsqu’il reprit enfin ses esprits, Lucas observa son ravisseur avec une incompréhension mêlée d’angoisse, cherchant désespérément à donner un sens à ce qui lui échappait et à cette impression persistante d’avoir déjà traversé un fragment de cet instant.

  • Qui êtes-vous, bon sang ? Quel est cet endroit ?

  • Tu as raison, assez joué. Avant de répondre à ta seconde question, je vais d’abord satisfaire ta curiosité, même si tu risques d’être déçu.

L’homme retira sa cagoule lentement, avec une lenteur calculée qui laissait au doute le temps de s’installer et de s’épaissir, comme s’il savourait chaque seconde de cette révélation. Lucas ne distingua aucune parcelle de peau, car le visage était dissimulé sous un masque blanc parfaitement lisse, orné d’un petit symbole bleu autour de l’œil gauche, détail infime et pourtant troublant qui accentuait l’irréalité de la scène. Ses cheveux longs et lisses, d’un blond vénitien clair, furent détachés et retombèrent en cascade jusqu’à ses épaules, encadrant cette figure presque sculpturale avec une élégance dérangeante. Lucas reconnut immédiatement Andras Visarin, identique à celui qu’il avait croisé au site Alpha peu avant la destruction et sa fuite désespérée aux côtés d’Erik, Hannah et Sidonie.

Un soulagement brutal tenta de percer en lui, instinctif, presque naïf, mais il fut aussitôt étouffé par une angoisse plus sourde et plus tenace, car tout concordait désormais, et cette cohérence rendait la situation infiniment plus inquiétante. Peu importe les intentions de l’homme masqué, Lucas comprit qu’ils n’allaient probablement pas mourir aujourd’hui, et cette certitude, loin de l’apaiser, fit naître une peur plus insidieuse encore, car survivre ne signifiait en rien être libre. Le doute s’insinua aussitôt dans son esprit, froid et paralysant, car il ne pouvait deviner l’allégeance d’Andras, ni savoir s’il servait Jane avec une loyauté aveugle, ni même s’il obéissait à une cause plus obscure encore.

  • Andras…

  • Lucas de Roselys, répondit-il en inclinant légèrement la tête, avec une courtoisie presque déplacée dans un tel contexte.

  • Retire-moi ces liens, partons d’ici avec les autres.

  • Impossible, répondit Andras sans la moindre hésitation. Réponds à ma question : comment se fait-il que toi et tes amis soyez encore en vie ?

Lucas comprit immédiatement où Andras voulait en venir, et cette lucidité fit naître en lui une tension nouvelle, plus maîtrisée, car il savait que la vérité, aussi invraisemblable soit-elle, demeurait sa seule arme.

  • C’est dur à comprendre et à expliquer. Nous venons tous les quatre d’une autre réalité temporelle. C’est Sidonie qui manipule le temps, qui nous a sauvés de la destruction du site Alpha.

  • Tu parles certainement de la jeune femme rousse. Une vraie petite colombe… Dommage que je ne l’aie jamais rencontrée.

  • Impossible, s’étonna Lucas. Tu… l’as forcément déjà vue.

  • Non, car elle est morte avec Hannah et Martha durant la mission consistant à te retrouver à Seattle. D’après mes souvenirs, elles sont arrivées trop tard, la BMRA t’a emmené, et elles ont tenté de te sauver. Malheureusement, elles ont été exécutées publiquement peu de temps après.

Les mots tombèrent avec une froideur clinique, et Lucas sentit le sol se dérober sous lui, comme si l’air même devenait plus dense.

  • Merde… Je n’arrive pas à y croire, s’offusqua-t-il, la voix étranglée par l’horreur de cette version du monde.

  • Mais elle est en vie désormais, tout comme toi, Hannah et le garçon. J’ai cherché sur Internet : le prince déchu de la couronne de Suède a été tué peu de temps après sa fuite de NickroN.

  • Pardon ? Erik ? Prince déchu de Suède ? s'offusqua Lucas, qui ne connaissait pas l'origine exacte de son camarade. C'est une plaisanterie ?

  • Nous avons tous nos petits secrets, n'est-ce pas ? répondit Andras avec une pointe de cynisme. Quoi qu’il en soit, Sidonie, mon petit oisillon, mérite toute mon admiration. Je compte bien lui offrir une rose.

Lucas demeura perdu et n’osa pas relever cette remarque sur Sidonie, car quelque chose dans la voix d’Andras, dans cette admiration calme et troublante, l’incita à la prudence, et il préféra ravaler ses mots, espérant instinctivement que sa coopération suffirait à préserver sa vie ainsi que celle de ses amis. Dans cette réalité dissonante, leur existence n’était plus qu’un souvenir figé dans des archives numériques.

  • Pourquoi ne pas m'avoir dit tout de suite que c'était toi ? Pourquoi m’avoir fait subir tout ça ? demanda-t-il, incapable de masquer le trouble persistant qui le traversait.

  • Je voulais tester ton courage et ta détermination. Tes amis sont ta plus grande force, mais il suffit que l’un tombe pour que ta combattivité s’estompe. Tu devras remédier à ce point faible, si tu veux survivre.

Lucas refusa cette idée, lui qui avait eu tant de mal à se défaire de la solitude qu’il s’était lui-même imposée.

  • Pour le reste, tu n’es qu’un enfant, stupide et naïf.

  • Épargne-moi ça, répondit Lucas avec froideur. Jane l’a déjà fait dans ma réalité, et je le méritais pour ma mère, qui m’a pardonné.

  • Tu admets donc avoir été inconscient face au danger, rétorqua Andras, inquisiteur.

  • J’ai commis des erreurs, mais cela ne m’a pas empêché de dire ce que je pensais à Jane, de vouloir la combattre pour tout ce temps où elle m’a utilisé comme une marionnette. J’ai échoué, et elle m’a enfermé dans une cellule au site Alpha juste avant la Fin. Est-elle en vie ?

Andras, intrigué, marqua une légère pause.

  • Chaque chose en son temps, répliqua-t-il avec fermeté et mystère. Sache que toi et tes amis êtes toujours mes prisonniers, car elle ne sera pas aussi compréhensive que moi.

  • Elle ? Jane ?

  • Non. Pas Jane.

 

La porte s’ouvrit alors sur une silhouette vêtue d’une blouse blanche de médecin, et lorsque Lucas tourna la tête, il reconnut aussitôt Lydia Sorel, le praticien qui officiait autrefois au Kindred Hospital de Los Angeles, dont l’apparence lui semblait presque intacte malgré les traits tirés qui creusaient désormais son visage, signes évidents d’une fatigue persistante et de recherches menées sans relâche contre le dangereux virus diffusé par la BMRA. Elle soignait les blessures des agents de ce complexe clandestin.

En s’approchant de la scène, son regard se durcit aussitôt en direction d’Andras, qui croisa les bras tout en s’adossant au mur adjacent avec une désinvolture calculée.

  • Andras, que signifie tout ceci ?

  • Docteur Sorel, je vous avais presque oubliée. Vos recherches avancent-elles comme vous le voudriez ?

 

Elle ne répondit pas immédiatement, préférant ausculter Lucas avec une concentration silencieuse en lui faisant passer quelques tests de vision à l’aide d’une petite lampe, avant de vérifier son pouls avec le stéthoscope qu’elle gardait presque toujours autour du cou, comme une extension naturelle de sa personne. Malgré la lente retombée de son stress, Lucas demeurait faible, toujours attaché à sa chaise, son corps encore marqué par l’épuisement.

  • Comment peut-il être encore en vie ?

Andras esquissa un sourire vague.

  • C’est une longue histoire, docteur. Et même s’il est bien celui qu’il prétend être, continua-t-il avec une froideur calculée, je n’ai aucune confiance en lui ni en ses amis.

  • On ne veut pas de problèmes… osa Lucas d’une voix encore hésitante. Que se passe-t-il ici ?

 

Lydia prit une profonde inspiration, comme si elle cherchait les mots capables de rendre la situation compréhensible, bien qu’elle sache déjà que la réalité dépasserait largement ce que son jeune patient était prêt à entendre. Elle se dirigea alors vers Andras avec une détermination presque implacable.

  • Détache-le. Si tu veux garder un œil sur lui, je n’y vois aucun inconvénient, mais je ne cautionne ni la torture mentale ni la contrainte inutile. Ils ont besoin de repos, de nourriture, et surtout d’explications.

  • J'ai déjà un capteur dans le bras, implanté par Sarah lorsque je suis arrivé à HOPE, ajouta Lucas.

Andras accueillit cette nouvelle avec délectation. Cela prouvait que toute son histoire semblait plausible, et il le vérifia à l'aide d'un scanner développé par HOPE qu'il passa sur le bras du jeune homme toujours entravé. La machine passa au vert.

  • Excellent, sourit Andras. Je pourrais te suivre peu importe où tu iras...

  • Il nous faut redoubler de vigilance, et trouver un des arguments solides pour expliquer la présence de ces quatre jeunes gens. Elle risque de ne pas apprécier, et de nous le faire payer, chuchota Lydia.

  • Elle ? De qui parlez-vous ?

 

Lydia se retourna vers Lucas, dont l’incompréhension était manifeste.

  • Yrsa Delacroix est la personne qui dirige le site Mu de Santa Clarita. C’est l’un des derniers sites du projet HOPE encore épargnés. Pourtant, même si Jane a réussi à nous obtenir ce refuge temporaire après la destruction du site Alpha survenue il y a plusieurs mois, notre collaboration avec Yrsa Delacroix reste… disons, particulièrement tumultueuse.

 

Lucas eut beaucoup de mal à absorber ces informations, car même s’il savait que le site Alpha avait été détruit dans cette réalité, il lui était presque impossible d’imaginer Jane et ses camarades contraints de fuir vers un autre site pour implorer de l’aide et un abri. Pourtant, face à une situation aussi désespérée, et malgré les siècles d’expérience qui guidaient habituellement ses décisions, Jane avait sans doute choisi ce qui lui semblait alors être l’unique voie possible.

Un malaise diffus s’installa en lui, comme si le poids de cette réalité alternative s’infiltrait lentement dans son esprit, chargé de changements si profonds qu’ils lui paraissaient encore irréels : le site Alpha détruit, sa propre mort ainsi que celle de ses camarades, un projet HOPE vacillant et un monde qui semblait désormais glisser vers un chaos irréversible. Malgré l’ampleur vertigineuse de ces bouleversements, une seule chose continuait pourtant d’orienter sa pensée, comme une boussole inébranlable au cœur de la tempête : ses amis, ces êtres auxquels il était lié par une affection indéfectible et pour lesquels il aurait été prêt, sans la moindre hésitation, à donner sa vie.

Andras finit par détacher Lucas, non sans s’emparer auparavant de son catalyseur afin d’écarter toute tentative imprévisible, gardant l’arme entre ses mains comme un trophée rare, une pièce finement forgée et presque légendaire destinée à un variant d’exception. Lucas ne trouva cependant pas la force de se lever ; il se contenta de masser ses poignets encore endoloris, tandis que Lydia intervenait aussitôt pour apaiser ces blessures superficielles en utilisant son don de guérison, ce qui lui évita les douleurs lancinantes qui auraient autrement persisté pendant plusieurs jours.

  • Merci… Mes amis… comment vont-ils ?

 

Lydia hésita un instant avant de répondre.

  • Le jeune homme et Hannah dorment actuellement. Quant à… Sidonie, j’ai bien peur qu’elle ne soit tombée dans le coma.

 

La nouvelle frappa Lucas avec une brutalité inattendue, et tandis que ses pensées vacillaient encore sous le poids de tout ce qu’il venait d’apprendre, il comprit peu à peu que l’état de Sidonie était bien plus préoccupant qu’il ne l’avait imaginé jusque-là.

  • Vous pensez pouvoir la guérir ? demanda Lucas avec une inquiétude qu’il ne chercha même pas à dissimuler.

  • Je vais l’aider, répondit Lydia avec assurance.

 

Pourtant, au plus profond d’elle-même, un doute silencieux s’insinuait déjà, insidieux et tenace, comme une ombre qu’elle refusait de laisser apparaître.

  • Nous allons prévenir Walter et Sarah, qui se trouvent déjà dans ce complexe. Je suppose qu’ils seront ravis d’apprendre votre… résurrection ?

 

Andras décroisa lentement les bras avant de s’approcher de Lydia, sa posture se faisant soudain plus rigide.

  • Prévenez Walter si vous le jugez utile, docteur Sorel. Quant à Sarah… je vous conseillerais de limiter ce que vous lui confiez.

 

Lydia laissa échapper un soupir discret, pleinement consciente que la haine tenace que se vouaient Sarah et Andras ne faisait que s’intensifier avec les années, comme une plaie jamais refermée. Refusant de s’attarder sur cette querelle qui dépassait largement ses préoccupations immédiates, elle se contenta d’acquiescer d’un simple signe de tête.

Lucas, de son côté, releva à peine l’information concernant la présence des anciens résidents du site Alpha. Il n’avait jamais réellement eu le temps de les connaître davantage, surtout après avoir retrouvé sa mère, Illyria, peu avant de lui faire ses adieux dans des circonstances qu’il n’avait toujours pas réussi à accepter pleinement.

Le médecin adressa alors à Lucas un sourire de circonstance, à la fois professionnel et rassurant, avant de se diriger vers la sortie.

  • Andras, veille sur eux. Je vais m’occuper de Sidonie.

  • Avec plaisir, répondit-il calmement.

 

Lucas n’osa pas tourner le regard vers l’homme masqué, dont la respiration demeurait étrangement maîtrisée, presque irréelle, comme si aucune émotion, aucune tension du monde environnant ne pouvait réellement l’atteindre.

Peu après, avant d’emmener Lucas dans un endroit plus discret : une chambre isolée, à l’écart des passages et surtout du regard trop curieux de la direction du site Mu, Andras se tourna vers lui et s’adressa à lui d’une voix grave, empreinte d’une solennité presque cérémonielle.

  • Que comptes-tu faire ensuite, Lucas de Roselys ?

 

Lucas releva la tête malgré sa fatigue.

  • Survivre. Lorsque tous mes amis seront remis sur pied, nous irons détruire cette agence ! répondit-il avec une vigueur qui trahissait autant sa détermination que sa colère.

 

Un silence bref s’installa.

  • Ainsi soit-il.

 

Satisfait de cette réponse, Andras laissa apparaître un rictus sur son masque d’ivoire avant de conduire Lucas jusqu’à une petite pièce où le confort se révélait monacal, presque austère, comme si ce lieu n’avait jamais été pensé pour accueillir autre chose que le strict nécessaire. Lucas comprit qu’il n’avait désormais qu’une seule chose à faire : se reposer, et tenter d’ordonner le chaos d’informations qui se bousculait dans son esprit au sujet de cette réalité qui n’était plus tout à fait la sienne.

  • Je reviendrai rapidement, déclara Andras en se dirigeant vers la porte. Ce monde n’est pas le tien, Lucas, et pourtant tu sembles déjà prêt à te battre pour une cause qui nous dépasse tous. Rappelle-toi que tu étais mort avant que cette déesse du temps ne vous amène ici-bas. Je souhaite éviter que cela ne se reproduise, alors je vais t’observer… de très près. Mon ombre te suivra jusqu’à ce que le danger soit écarté.

Lucas resta silencieux un instant avant de murmurer :

 

  • Andras… tu penses que nous allons survivre ?

 

L’homme s’immobilisa. Une brève pause s’étira dans le silence de la pièce. Il inspira lentement avant de s’approcher et d’effleurer le menton de Lucas du bord de son index, dans un geste aussi bref qu’énigmatique.

  • Dors, petit ange. Fais ce que je te dis, et il ne t’arrivera rien, lança-t-il avant de quitter la pièce.

 

Lorsque la porte se referma derrière lui, Lucas sentit un poids invisible se dissiper, comme si la tension qui l’avait maintenu éveillé jusque-là se relâchait enfin. Mais cette accalmie fut de courte durée, car la fatigue accumulée le submergea aussitôt, implacable, et il sombra rapidement dans un sommeil profond, agité de rêves confus où se mêlaient souvenirs, peurs et fragments de cette réalité nouvelle qu’il peinait encore à accepter.

Chapitre 13 >
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